Plan U3M, un projet de privatisation de l'Université
 
CHAPITRE DEUX
Les universités au service des entreprises

Dans le cadre d’une politique de remise en cause du service public et d’une adaptation de l’université aux besoins de l’économie, l’université Montpellier III nous offre un bel exemple de course à la professionnalisation : « Le bilan du contrat précédent a laissé apparaître qu’en dépit de ses engagements, l’université P. Valéry n’avait pas mis en place de formations professionnalisantes en nombre suffisant pour répondre aux vœux des étudiants et aux attentes de l’économie ». Elle continue d’ailleurs en indiquant que « L’université créera des diplômes d’université à finalité professionnelle, soit de remise à niveau vers des formations nationales, soit à la demande de professionnels ; et s’assurera de leur promotion auprès des partenaires régionaux [entreprises locales ?]» (Contrat d’établissement 1999-2002, projet au 15 octobre 1998, validé par le CA du 22 octobre). Comme nous allons le voir, tout cela n’est que la partie visible de l’iceberg.

Culture entrepreneuriale et création d’entreprise

Jacques Attali indiquait dans le rapport qui sert de base au plan Université Troisième Millénaire (U3M) qu’une « véritable culture technologique devra imprégner l’ensemble de l’enseignement supérieur. Dans toutes ces disciplines, une culture entrepreneuriale devra être développée et encouragée dès le lycée. Un lien plus étroit devra être assuré entre les programmes et les besoins à long terme de la société. » (p. 27). L’université, le lycée et le service public de l’éducation sont aujourd’hui les garants de tous les savoirs. En adaptant celui-ci aux besoins des intérêts privés économiques, on remet en cause la notion même d’impartialité de la connaissance et du libre développement de l’esprit critique.

Le ministère n’hésitait pas une seconde à afficher clairement son jeu puisqu’il indique que « si l’on veut éviter que des entreprises de taille mondiale ne décident de satisfaire par leurs propres moyens à leurs futurs besoins de formation beaucoup plus qu’elles ne le sont aujourd’hui, les universités devront contribuer à la création d’entreprises et à leur développement. Pour cela, elles devront valoriser leur recherche, prendre des brevets, organiser des entreprises en leur sein. » (rapport Attali, p. 22). En gros, pour éviter que les marchés économiques mondiaux ne viennent remettre en cause le service public, le gouvernement indique qu’il faut transformer les universités en entreprises qui vont elles-mêmes développer, coordonner et décider des axes de recherche et « valoriser » leurs travaux, c’est-à-dire les commercialiser.

Gestion des universités par les entreprises

Une université privée ne peut pas être gérée comme un service public. Il faut donc mettre à bas l’ancien système des Conseils d’Administration élus de la loi Savary. « Le mode de désignation des Présidents des établissements d’enseignement supérieur sera modifié, pour mieux amener aux postes de direction des hommes et des femmes capables de mobiliser la communauté universitaire et, au-delà, la collectivité dans son ensemble, autour d’un projet à long terme (…) Le Président sera élu pour une durée de quatre ans, par deux collèges : le premier correspondant au mode actuel de désignation et le second réunissant des représentants des activités scientifiques et économiques choisis par d’autres institutions (…) La part du budget sur lequel il exercera un réel contrôle sera accrue sous le contrôle a posteriori des organes de l’université » (rapport Attali, p. 30). En limitant le rôle décisionnaire des élus enseignants, étudiants et personnels et en renforçant celui des représentants d’intérêts privés (syndicats de patrons, représentants d’entreprises…), on accroît la volonté des instances dirigeantes de l’université de la rendre compétitive. En donnant le pouvoir de décider des dépenses sans consulter le Conseil d’administration (le rapport parle de contrôle a posteriori), on lui donne les pleins pouvoirs.

Adaptation du contenu des enseignements

Le 3 avril 1998, le ministre annonçait dans Les Echos la création « d’une nouvelle maîtrise pouvant inclure une année d’études, de 6 à 9 mois de stage en entreprise et un petit mémoire ». Le 27 septembre, la direction de la Recherche informait les écoles doctorales qu’elles devront « décider de thèmes fédérateurs à mettre en place, destinés à réunir les recherches autour d'intérêts communs profitables économiquement à l’université » et le lendemain, le cabinet du ministre annonçait que le doctorat comprendra désormais des modules de langue et d’initiation à l’économie ainsi que des stages.

La mise en place du premier diplôme en trois ans (nouvelle licence) a pour but d’y inclure « une formation professionnalisante du type « stages diplômants » bien plus utile que les enseignements généralement dispensés dans les D.E.U.G. classiques » (Le Monde, 5 avril 1998). Revoilà les stages diplômants qu’on croyait définitivement jetés aux poubelles de l’histoire. A une différence près : les stages diplômants proposés par François Bayrou étaient prévus pour ne commencer qu’au niveau de la maîtrise. Le but du ministère pourrait être louable, puisqu’il indique que « l’objectif est que personne ne devrait entrer dans l’enseignement supérieur sans que lui soit garanti un diplôme à valeur professionnelle » (Jacques Attali, cité par Le Monde des 22-23 mars 1998). Nous militons nous aussi pour que nos diplômes soient garantis et reconnus dans le monde du travail. Ce n’est pourtant pas le dessein du plan Université Troisième Millénaire (U3M). En adaptant l’enseignement aux nécessités économiques ponctuelles, on met en place des diplômes très spécialisés et ponctuels qui, s’ils satisfont parfaitement les entreprises, sont très rapidement dévalorisés. Le jeune diplômé doit donc faire, en permanence, des stages de remise à niveau, auxquels il peut prétendre tant que le patron reçoit des aides pour les financer… après, c’est le chômage, ou la reprise d’études.

Pour notre part nous considérons qu’il faut que le diplôme soit reconnu par les conventions collectives, qu’il garantisse un certain niveau de revenu puisqu’il est la preuve d’un certain niveau de qualification. Pour l’instant, à l’inverse des « solutions » que propose le plan U3M, c’est à l’employeur de payer la formation de ses employés, puisque celle-ci lui rapportera plus tard des dividendes. Le rôle de l’Education nationale est de transmettre le savoir et de le réactualiser par la recherche scientifique, car lui seul garantit une bonne qualification et permet aux diplômés de s’adapter à l’emploi qu’ils occupent sans risquer de devoir sans cesse renouveler leur formation.

On peut affirmer sans avoir peur de se tromper que la professionnalisation du DEUG telle que la prévoit la commission répond pleinement aux vœux les plus chers du patronat. L’Union des Industries Métallurgiques et Minières (UIMM), qui constitue l’épine dorsale la plus réactionnaire du Conseil National du Patronat Français (CNPF) explique en effet que « prolonger les études par une année académique supplémentaire serait une erreur fondamentale. Si cela doit permettre aux étudiants d’aller se former ailleurs, dans les entreprises, les associations ou à l’étranger, c’est une bonne chose ! » (Le Monde, 23 mars 1998). En effet, c’est une bonne chose pour les entreprises.

Pour soutenir ce projet, le ministère n’hésite pas à prendre exemple sur le système américain : « Le système universitaire (…) ne pourront se développer que dans une relation étroite avec les entreprises innovantes (…) Aux États-Unis, par exemple, les diplômés et les enseignants d’une seule université, le Massachusetts Institute of Technology, se trouvent à l’origine de quelques 4 000 entreprises faisant vivre plus d’un million de personnes » . Tout y est, de la culture d’entreprise à la stratégie commerciale : « Un effort devra être accompli pour qu’une véritable culture technologique imprègne l’ensemble de l’enseignement supérieur (…) Dans toutes ces disciplines, une culture entrepreneuriale (…) devra être développée et encouragée dès le lycée. Un lien plus étroit devra être assuré entre les programmes et les besoins à long terme de la société. Les associations d’anciens élèves et les fondations d’entreprises pourront être associées à la réflexion de chaque université sur l’avenir des champs disciplinaires qu’elle enseigne. » (rapport Attali, p. 25) Le ministre va plus loin, puisque les universités seront elles-mêmes à l’origine de l’activité économique. « Les universités pourront abriter des entreprises naissantes, dont elles pourront prendre, si elles le souhaitent, une part du capital. Elles mettront en place à cette fin des fonds de capital-risque qui aideront au développement d’activités économiques nouvelles. » (rapport Attali, p. 29-30). En d’autres termes : « Le plan Université Troisième Millénaire (U3M) devra permettre aux universités de devenir des “incubateurs d’entreprises” et des ”centres d’expansion économique“ » (Dépêche Reuters, 15 septembre 1998)

Aucune réforme passée n’était allée si loin dans la remise en cause du service public, ni la loi Devaquet, ni le projet Laurent.

Adapter les savoirs à la concurrence économique

L’introduction du projet Attali commence, comme il se doit lorsqu’on veut remettre en cause des acquis et droits, par une longue explication du « processus de mondialisation du marché » (rapport Attali, p. 6). A ce sujet, Claude Allègre indique dans sa lettre du 21 juillet que « l’un des objectifs que je me suis fixés est de préparer la France à cette compétition de la matière grise que sera le XXI° siècle (…) Il est (…) impératif que notre dispositif d’enseignement supérieur s’imprègne de l’esprit d’innovation, de création, d’entreprise et d'initiative (…) Notre compétitivité économique dépend de notre capacité à répondre à ce défi » (Lettre du ministre Claude Allègre à Jacques Attali, le 21 juillet 98).

C’est dans cette optique que Jacques Attali souligne que « L’université et le monde de l’entreprise devront mettre en place un dispositif d’intelligence économique, qui constituera un formidable champ de coopération entre eux. » (rapport Attali, p. 26). On le voit, si le but est de privatiser l’université, il est aussi de la lier très directement aux besoins économiques. Dans ce sens, la transmission des savoirs non-rentables et le développement de la recherche fondamentale ne trouveront évidemment pas de place. Et lorsqu’on parle d’adaptation des enseignements aux besoins économiques, on parle aussi de l’adaptation des filières aux besoins immédiats de l’économie. « Dans le souci de créer une synergie avec le marché de l’emploi, il faudra envisager une meilleure planification des formations, afin d’éviter les pénuries de personnel dans certains secteurs (actuellement dans la métallurgie ou le bâtiment par exemple) et une surabondance dans d’autres (dans le tertiaire notamment) » (Dépêche Reuters, op. cit.). Ce qui signifie que l’on décidera en haut lieu d’un nombre de places limité dans les filières. Cette notion s’accompagne inévitablement du rétablissement de numerus clausus.

Les entreprises dans les universités

« Les universités devront contribuer à la création d'entreprises et à leur développement. Pour cela, elles devront valoriser leur recherche, prendre des brevets, organiser des entreprises en leur sein. » (rapport Attali, p. 22)

A l'heure de la mondialisation de l'économie, Attali nous enseigne que les universités ne peuvent rester des lieux de savoirs et de transmission du savoir. Il faut qu'elles soient rentables, que la recherche serve à quelque chose et si possible, qu'elle rapporte. Les universités deviennent de gigantesques entreprises où la recherche se vend et s'achète, où la connaissance ne vaut rien en soit si elle n'est pas cotée en bourse.

« ...les enseignants-chercheurs devraient trouver à l'université les soutiens logistiques et financiers de nature à leur permettre de créer, s'ils le souhaitent, des entreprises innovantes... » (rapport Guillaume, p. 25). Mais, bien sûr qu'ils le souhaiteront puisqu'ils n'auront pas le choix ! C'est la méthode Attali pour signifier aux chercheurs que s'ils veulent poursuivre leurs recherches ils devront les financer eux-mêmes en créant leurs propres entreprises. Terminées les aides de l'Etat, vive la baisse des déficits publics ! « Des campus seront ainsi constitués à Lyon, Strasbourg, Grenoble, Toulouse, Lille, Rennes où voisinent des écoles et des universités et où se trouvent concentrés des moyens d'enseignement, de recherche et de développement industriel. » (Déclaration du ministre à la Conférence des présidents d’universités, 20 octobre). Qui a dit : à région riche, université riche ; à région pauvre, université pauvre ? Qui a parlé des méfaits de la régionalisation ? Et qui parlera des universités de Pau, de Perpignan ou de Béziers ?

Le rapport Attali et le rapport Guillaume fusionnent dans la réforme Université Troisième Millénaire (U3M), puisque le ministre indique que « L’université ne doit plus être gérée comme avant. Il est nécessaire de la rendre compétitive et de l’adapter aux nécessités vitales de la compétition européenne et mondiale afin de répondre aux défis de la matière grise du XXI° siècle », (déclaration officielle de politique générale de Claude Allègre à la Conférence des Présidents d’Universités du 20 octobre), il poursuit en indiquant que « les universités doivent pleinement devenir des lieux d’initiatives économiques où les acteurs de l’établissement [enseignants, étudiants, personnels] joueront le rôle qu’ont les décideurs, les cadres et les travailleurs dans l’industrie (…) Le maître d’œuvre de cette réforme sera le Président de l’université (…) Afin que l’Université réponde à ce besoin, il sera nécessaire de réorganiser profondément son financement, les compétences de ses membres, le rôle fondamental de la recherche et ses missions».

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