Plan U3M, un projet de privatisation de l'Université
 
CHAPITRE CINQ
Le plan U3M et l'Europe

Les analystes du ministère de l’Education nationale proposent la « définition d’une nouvelle architecture des études universitaires, échelonnée sur le long terme » qui implique une « vision à vingt ans du modèle européen » (Le Monde, 22-23 mars 1998).

Qu’entend-on par « modèle européen » ? Le quotidien Libération du 20 mars dernier indique que « La commission Attali propose dans les universités la mise en place de formations de sortie du type bac +3 et bac +5 qui sont la transposition exacte des bachelor’s et des masters américains ».

Ce projet, qui se développe dans toute l’Union Européenne, commence déjà à voir le jour dans plusieurs des pays signataires du traité de Maastricht-Amsterdam. C’est d’ailleurs en partie la mise en place d’un diplôme du type bachelor’s qui a mis les étudiants allemands dans la rue en décembre dernier. Le but étant toujours de diminuer les dépenses publiques, la même politique d’austérité et de professionnalisation des diplômes est à l’œuvre dans tout le vieux continent. Il ne faut donc pas s’étonner de voir fleurir des mouvements de protestation étudiants (Allemagne, Italie, Royaume-Uni…) depuis quelques années.

Adapter l’université française au système européen

Comme l’indique Jacques Attali : « L’enseignement supérieur français ne saurait suivre un cours durablement différent de celui de ses partenaires européens » (rapport Attali, p.7). C’est-à-dire qu’il va s’agir de mettre en conformité l’enseignement à l’échelle européenne. Ce processus est déjà à l’œuvre dans les autres pays de l’Union, avec les conséquences que l’on connaît (augmentation prohibitive des frais d’inscription, suppression de la recherche fondamentale, adaptation aux marchés, financement des universités et des enseignants « au mérite »…)

« Une politique européenne de l’enseignement supérieur devra émerger, préservant la spécificité des traditions universitaires du continent, tout en incitant à l’innovation, à la mobilité et à la concurrence » (déclaration officielle de Claude Allègre à la Conférence des Présidents d’Université, 9 juillet 1998). La tradition universitaire française (service public, accès à l’éducation pour tous, transmission de tous les savoirs, liberté scientifique…) entre cependant en contradiction avec la notion de concurrence, et comme le rapport ne parle que de cette dernière, on comprend aisément quel sera le résultat de cette politique. D’ailleurs, la position du ministre est claire : « Notre ambition est de mettre les universités et les grandes écoles à l’heure de la compétition européenne et internationale » (Dépêche Reuters).

Convergence européenne et résultat des réformes

Le plan U3M, comme nous venons de le voir, a pour but essentiel de faire converger le système d’enseignement supérieur français avec ceux des autres pays de l’Union Européenne. Dans ces pays, des réformes sont ou vont être entreprises, voyons de quoi il s’agit.

Les réformes en Italie

Le taux d’échec est considérable : 30 % des étudiants italiens abandonnent leurs études supérieures dès la première année ; les deux tiers sortent de l’université sans aucun diplôme. L’âge moyen d’obtention de la licence atteint 27 ans. Seuls 3 % des étudiants ont reçu une bourse d’étude en 1995 pour un montant annuel moyen de 11 000 francs.
Le rapport Attali indique que « les autorités italiennes s’orientent vers une série de réformes qui toucheraient l’ensemble des points névralgiques du système universitaire (…) plus soucieuse de ses liens avec les réalités du monde économique. » (rapport Attali, p. 52).

Parmi ces réformes, on observe les éléments suivants :

  • Développement du tutorat (suivi personnalisé - ricevimento) qui remplace peu à peu les postes d’enseignants par des étudiants en contrat précaire
  • Accroissement des numérus clausus et des examens d’entrée à l’université
  • Modulation de la rémunération des enseignants en fonction de leurs mérites (applications industrielles…)
  • Accroissement de l’autonomie des établissements
  • Mise en place d’un observatoire national d’évaluation des activités des universitaires (avec possibilité de sanction)
  • Mise en place d’une évaluation des enseignants à l’université Bocconi de Milan
  • Instauration d’une compétition entre les établissements
  • Mise en place de deux années de stage pour les enseignants du secondaire
  • Augmentation des frais d’inscription (+ 300 % à l’université de Milan)

Les réformes en Allemagne

Il n’y a en théorie pas de sélection à l’entrée de l’université, le baccalauréat (Abitur) suffit. Mais le manque de place dans beaucoup d’universités entraîne l’existence d’un numerus clausus. Le système des bourses (BAFOEG) est constitué d’une moitié de subventions et d’une moitié de prêts remboursables pendant la vie active. Le système d’acquisition des diplômes est très long : les âges moyens auxquels les diplômes sont obtenus sont plus élevés qu’en France : 19 ans pour le baccalauréat, 28 pour le diplôme Bac +5 et 32 pour la thèse de doctorat. Le texte d’Attali constate « un engagement insuffisant des étudiants dans l’entreprise pendant leurs études » (rapport Attali, p. 49)

Parmi les réformes entreprises :

  • Sélection partielle des nouveaux étudiants (projet de loi du 19 août 1997)
  • Autonomisation de la gestion des universités (id.)
  • Attribution des crédits de l’université en fonction des critères de performance ( « et non plus sur la simple base des effectifs étudiants » (rapport Attali, p. 50)).
  • Mise en place de diplômes d’accès aux diplômes anglo-saxons (Bachelor’s degree et Master’s degree)
  • Les conseils d’université (Hochschulrat) ont pour mission de procéder à une évaluation de l’université. Les étudiants évaluent les enseignants « en vue de permettre à terme une rémunération des professeurs fondée sur la qualité de leur travail » (rapport Attali, p. 51)
  • Chaque Land décidera du nombre maximal d’inscriptions semestrielles autorisé par étudiant.
  • Augmentation des frais d’inscription (de 500 DM à 8 000 DM)

Les réformes en Angleterre

Au cours des 20 dernières années, on a constaté une diminution de près de 40 % des dépenses publiques par étudiant. Les universités les moins prestigieuses accueillent les étudiants les plus pauvres. Le besoin de financement de l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur atteint les 30 milliards de francs.

Parmi les réformes entreprises :

  • Mise en place d’une Quality assurance agency (QAA) qui fixe des critères qualitatifs pour les universités et peut décider de supprimer les subventions publiques
  • Adaptation des filières au marché du travail (accroissement du nombre de stages en entreprise)
  • Partenariat accru de la recherche publique avec le secteur privé
  • Adaptation des universités au développement économique des régions
  • Mise en place de fonds régionaux pour que les universités répondent aux besoins des secteurs industriels et commerciaux locaux.
  • Augmentation des frais d’inscription : les étudiants auraient donc dû acquitter des droits de scolarité correspondant au quart environ du coût réel de leur formation (soit à peu près £ 1 000), soit en payant immédiatement cette somme, soit en recourant à un emprunt remboursable au cours des dix premières années de leur vie active.
  • Suppression des bourses et remplacement par des prêts accordés en fonction du revenu des parents.
 
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