Plan U3M, un projet de privatisation de l'Université
 
CHAPITRE SIX
La recherche et les enseignants

Le financement des recherches, qui doit rester pour l'essentiel public, pourra être complété par des financements apportés par des fondations créées par des entreprises. Certaines dotations pourront même être assorties d'une clause au terme de laquelle un pourcentage significatif des sommes engagées sera obligatoirement consacré à l'étude d'application » (rapport Attali, p. 25)... Malgré tout cela on nous affirme que, oui, l'université et la recherche resteront indépendantes !

La création d’entreprises « innovantes »
et le financement de la recherche

Selon le rapport de mission officiel sur la technologie et l’innovation (27 mars 1998) remis au ministre par Henri Guillaume, il faudra effectuer « le recentrage des crédits publics autour de trois priorités (création d’entreprises innovantes, soutien aux entreprises moyennes, renforcement de l’efficacité du couplage entre la recherche publique et les industriels). » En effet, ces derniers critiquent fortement « la rareté (…) de fédération de laboratoires proposant des compétences pluridisciplinaires, aptes à répondre à leurs besoins ». Henri Guillaume, dans ce même rapport, souligne la nécessité de « désigner dans chaque organisme et établissements , un responsable chargé de prospecter les besoins des entreprises et de susciter les candidatures à la mobilité ». L’Etat aura pour rôle de « soutenir la création par les établissements d’enseignement supérieur de structures d’interface professionnelle avec le monde économique ». Quant aux dépenses de la recherche, Henri Guillaume propose l’alternative suivante « lisser l’évolutions des dépenses de recherche sur plusieurs années ou apprécier l’accroissement en valeur relative du chiffre d’affaire ». Le 12 octobre dernier, M. Chassagne, responsable du groupe de travail Valorisation de la Recherche de l’université Montpellier III et membre du Pôle Européen, proposait d’ailleurs au conseil scientifique la « mise en place d’une structure de valorisation de la recherche et de relation extérieures Université-Recherche-Entreprise ». Les objectifs de cette structure seront de « tenir compte des propositions extérieures [des entreprises] dans les contenus de recherche » et de développer « les échanges avec les responsables économiques ». Entreprises, capital, responsables économique, … : comment la recherche qui exige du temps, du calme, de la réflexion, trouverait-elle sa place au sein d’une économie galopante ?

Statut et évaluation des enseignants chercheurs

« Le statut des enseignant devra être amendé pour leur permettre plus de mobilité et en particulier de participer à la création d'entreprises innovantes fondées sur le résultat de leurs recherches, sans nécessairement devoir abandonner définitivement leur statut de fonctionnaire » (rapport Attali, p. 5). Ainsi, les enseignants-chercheurs devront ils se lancer dans le monde de l'entreprise et apprendre la gestion. On peut se demander s'il leur restera suffisamment de temps pour poursuivre leurs recherches et s'ils ne finiront pas par vendre les travaux de leurs collègues.

Leur statut de fonctionnaire est remis en cause et la sécurité de leur emploi par là même. Nous aurons donc des enseignants chercheurs, gestionnaires et chefs d'entreprise qui par crainte de se voir éjecter devront se plier à la loi du marché international. Selon le rapport Guillaume, il faut « inciter la mobilité des chercheurs statutaires », et pour ce faire, « donner une prime aux chercheurs et enseignants bâtissant un projet sérieux de mobilité dans l’industrie » (rapport Guillaume, p.19). Cette mesure pourra s’accompagner d’une modification statutaire visant à « autoriser chercheurs et enseignants à être administrateurs de société » (rapport Guillaume, p. 22).

Qui plus est, les enseignants devront faire preuve de mobilité géographique : « Le statut de professeur des universités sera accordé à des enseignants ayant exercé leur activité au moins dans deux établissements d'enseignement supérieur ou de recherche et ayant notamment fait preuve de leurs qualités pédagogiques et de leur capacité à diriger des travaux de recherche. Un enseignant-chercheur ne pourra mener toute sa carrière là où il a obtenu son doctorat, cette mobilité géographique ou de nature d'emploi s'accompagnant du maintien de la sécurité de l'emploi et du grade. » (note interne de la direction de la Recherche du ministère de l’Education nationale, 21 octobre 1998). Ainsi, celui qui refusera de quitter sa famille ou sa région se verra priver de son statut de fonctionnaire ou devra accepter de rétrograder et donc de voir son salaire diminuer. Cette mobilité géographique devra s'accompagner d'une mobilité fonctionnelle : « Aucun enseignant ne devra remplir trop longuement la même fonction. La mobilité géographique des enseignants étant la règle, elle devra pouvoir être associée à une mobilité fonctionnelle. Tout enseignant devra, sans perdre son statut, pouvoir changer de poste au bout de quelques années pour occuper d'autres fonctions, toujours à l'intérieur du service public : enseigner, se former, chercher ou gérer » (rapport Attali, p. 23). Terminé les vieux profs qui nous racontaient la recherche d'antan, terminé aussi, celui qui après 20 ans de recherche pouvait nous aiguiller et nous éviter bien des embûches, terminé celui qui a suivi notre parcours universitaire et a su nous communiquer sa passion !

Dans ce cadre-là, le rapport Guillaume propose de nouveaux critères pour l’évaluation des enseignants chercheurs : « mettre en place un canevas d’évaluation des chercheurs incluant d’autres critères que l’excellence scientifique (mobilité, qualité des relations avec les entreprises, consultance…) ». Nos professeurs ne seront plus évalués selon leur qualité d’enseignement et de recherche mais en fonction des bonnes relations qu’ils entretiendront avec les entreprises qui financeront les universités.

Recherche fondamentale et recherche appliquée
face à la compétition européenne

« Le financement [des laboratoires de recherche] devra être assuré par des financements apportés par des fondations créés par des entreprises. Certaines dotations destinées à la recherche fondamentale pourront être assorties d’une clause aux terme de laquelle un pourcentage significatif des sommes engagées sera obligatoirement consacré à l’étude d’applications, l’attribution de ces crédits étant confiée à un comité qui ne sera pas contrôlé par le destinataire de la dotation originelle. » (rapport Attali, p. 25). C’est la fin de la recherche fondamentale, puisque ce sont les entreprises qui vont financer les recherches et qu’elles pourront obliger les chercheurs à utiliser ces dotations pour un « pourcentage significatif » (100 % ?) à l’étude d’application. Rares sont les entreprises à désirer financer les travaux préliminaires d’un laboratoire de paléographie comparée ou d’ontologie critique.

Le rapport Guillaume surenchérit et propose en outre « la création d’un centre de recherche technologique chargé de : évaluer la recherche technologique, définir la stratégie de recherche technologique et mettre en place des pôles de compétences. » (rapport Guillaume, p. 33). Et la recherche fondamentale dans tout cela ? Bien entendu, elle n’intéresse pas les entreprises.

Le rapport Attali indiquait que « La société française devra identifier les domaines dans lesquels son système de recherche peut et doit rester au tout premier rang mondial et favoriser particulièrement la venue d'étudiants et de chercheurs étrangers, en particuliers européens, dans ces domaines. » (rapport Attali, p. 27). Qu’est-ce que cela signifie ? La réponse est simple, elle a d’ailleurs été donnée à la Conférence des Présidents d’Université (CPU) de Septembre. Les écoles doctorales doivent trouver deux ou trois thèmes « fédérateurs et rentables économiquement » (discours de Claude Allègre à la CPU, 9 juillet 1998) sur lesquels elles vont demander une ligne budgétaire. Les autres thèmes de recherche ne seront alors plus financés par l’Etat.

Et voilà comment des pans entiers de la recherche vont disparaître puisqu'il faudra bien les choisir ces domaines d'excellence ! On pourrait encore penser que ce fameux rapport de J. Attali n'est qu'un rapport et qu'après tout, avant que cela ne soit mis en place, on a le temps. Détrompez-vous, cette politique est en train de s’appliquer ! Lors du conseil scientifique du 14 septembre 1998, l'université Montpellier III a demandé aux Ecoles doctorales de définir un ou deux « thèmes fédérateurs » sur lesquels seront concentrés les moyens et les recherches pour les quatre prochaines années. Il va sans dire que le SEUL s'opposera de toutes ses forces à cette décision. Michel Collomb, vice-président du Conseil Scientifique de l’Université Montpellier III, indiquait ainsi que « les Ecoles doctorales doivent une formation complémentaire [aux doctorants] tant dans le domaine spécifique que pour les ouvrir sur la vie socio-économique. Les Ecoles doctorales doivent clairement redevenir des instrument d’efficacité et de visibilité des établissements en matière de rentabilité. » Il continuait d’ailleurs en indiquant que « il faut définir une ou deux dominantes thématiques sur lesquelles nous concentrerons nos efforts en demandant au ministère de les accompagner d’un soutien financier particulier(…) en accentuant ainsi certains axes de notre recherche, nous gagnerons sans doute en efficacité par une plus grande concentrations de moyens. »

C’est vraisemblablement la raison pour laquelle l’université de Lettres Montpellier III s’est doté récemment d’un groupe « Valorisation de la recherche ».

Enseignement de la recherche

Le point majeur de la réforme qui semble se dessiner dans le plan Université Troisième Millénaire (U3M) est pourtant d’une autre sorte. Jusqu’à ce jour, la maîtrise était constituée d’un travail de recherche qui occupait une grande place dans l’ensemble de l’année. Il faut croire que les technocrates du ministère ne considèrent pas ce travail comme utile ni formateur, puisqu’ils prévoient, sans sourciller, de « mettre en place, en deux ans, au niveau bac +5, une nouvelle maîtrise pouvant inclure une année d’étude, de six à neuf mois de stage en entreprise et d’un petit mémoire de trois mois sur le stage » (Les Echos, 9 septembre 1998).

Est-ce à dire que la recherche universitaire serait cantonnée au doctorat (enfin, le diplôme bac +8 version Attali) ? Même pas, puisque le plan U3M prévoit « de donner une place plus large aux stages en entreprise dans les actuelles formations doctorales, trop académiques et sclérosées » (ibid.). Le rapport Guillaume propose d’autre part « la mise en place d’un «monitorat» (stage) en entreprise pour faciliter l’insertion ultérieure des docteurs » (rapport Guillaume, p. 25). Afin de former les docteurs à leurs nouvelles fonctions, le ministère aura pour but « d’encourager les universités et les écoles d’ingénieurs à mettre en place des formations à la création et à la gestion des petites et moyennes entreprises » (rapport Guillaume, p. 26).

Mais alors, si l’on coupe les universités de la recherche qui en constitue le fondement, celles-ci deviendront des « collèges universitaires d’enseignement » ou pire, des espèces d’instituts professionnels du type Institut Universitaire Technologique (IUT) et Institut Universitaire professionnel (IUP). Bien entendu ! C’est précisément ce que prévoit la commission Attali, puisque selon celle-ci, les diplômes bac +3 pourraient indifféremment être dispensés par les IUT et les universités. Cette idée fait d’autant plus peur que les Diplômes Universitaires Techniques (DUT), actuellement délivrés par les IUT, qui correspondent à une formation de la même durée que les actuels DEUG, « sont des diplômes plutôt séduisants pour les entreprises qui y ont introduit, au cours des ans, beaucoup de leurs enseignements ». Les titulaires d’un DUT trouvent tous du travail sans problème, alors ? Non : « un grand nombre d’étudiants poursuivent leurs études à l’université immédiatement après leurs deux années d’IUT parce qu’ils ne trouvent pas de débouchés » (les deux citations précédantes sont de Bernard Saint-Girons, premier vice-président de la Conférence des Présidents d’Universités, interviewé par Libération du 20 mars 1998).

L’épistémologie, la méthodologie scientifique, bref toutes les disciplines indispensables à la formation d’un esprit critique et rigoureux seront remplacées par des stages de mise en condition en entreprises où l’on apprendra que la liberté scientifique est un concept dépassé à l’heure du modèle européen.

 
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