La réforme Lang
Discours de Jack Lang au CNESER
23/ 04/ 2001
 

Le 23 avril 2001, Jack Lang présentait au CNESER (Conseil National de l'Enseignement Supérieur Et de la Recherche) ses " orientations pédagogiques pour l'enseignement supérieur ", c'est-à-dire le projet de nouvelle réforme de l'enseignement supérieur. (sauf mention contraire, toutes les citations sont issues du discours de Lang du 23/04/2001)

Le "Maastricht de l'éducation"
"Il est essentiel que l'enseignement supérieur français devienne plus lisible et comparable aux autres systèmes européens pour favoriser la mobilité des étudiants et des professeurs ". Il est dans l'habitude des ministres de présenter leurs réformes sous un angle humaniste, mais la route de l'enfer est pavée de bonnes intentions, et pour Lang il s'agit de favoriser la " mobilité " en décalquant purement et simplement le système libéral anglo-saxon, qui est en train de se mettre en place dans la majorité des pays d'Europe. Ainsi, la réforme Lang s'axe sur un point principal qui est une nouvelle organisation des études sous la forme du système ECTS (European Credit Transfer System).

"L'euro des universités"
L'ECTS consiste à affecter à chaque unité de cours une valeur numérique représentant le volume de travail que l'étudiant est supposé fournir pour chacune d'entre elles. Pas très clair, n'est-ce pas ? Actuellement en France, l'obtention d'un diplôme universitaire sanctionne une certaine durée d'étude, 2 ans pour le DEUG, 3 ans pour la Licence, etc… La méthode utilisée pour évaluer les étudiants et leur accorder ou non un diplôme est celle des examens terminaux, les partiels, organisés en deux sessions à la fin de chaque semestre plus une session de rattrapage, l'importance respective des différentes Unités d'Enseignement (les cours) qui constituent le semestre correspond au contenu et au volume horaire des cours, ce qui se traduit par des coefficients plus ou moins importants. Lang propose d'octroyer un grade universitaire non plus en fonction des examens terminaux, mais selon la capitalisation d'un certain nombre de points ou crédits, 60 points pour une année, 120 pour le DEUG, 180 pour la licence, etc… Chaque matière composant un cursus est affectée de points, par exemple dans une première année d'histoire, 10 points pour l'histoire antique, 10 pour l'histoire moderne, 5 pour la langue, etc… C'est la mise en place du " diplôme à points ".

L'évaluation
"Une définition des modules non seulement par les contenus ou les volumes horaires d'enseignement mais par la quantité de travail demandée à l'étudiant et par l'ensemble des connaissances et compétences qu'il doit acquérir à travers les enseignements, leur travail personnel, les stages, mémoires, projets, activités artistiques, civiques, etc. "
L'importance des crédits de chaque module ne sera plus attribuée en fonction du volume horaire et du contenu mais selon le volume de travail de l'étudiant. " Ils expriment la quantité de travail que chaque unité de cours requiert par rapport au volume globale de travail nécessaire pour réussir une année d'études complète dans l'établissement, c'est-à-dire : les cours magistraux, les travaux pratiques, les séminaires, les stages, les recherches ou enquêtes sur le terrain, le travail personnel - en bibliothèque ou à domicile - et les examens ou autres modes d'évaluation éventuels " (document du CEVU de l'université Montpellier III). Les nouvelles orientations pédagogiques proposées par Lang remettent en cause l'évaluation telle qu'elle se fait actuellement, si l'on procède à une nouvelle évaluation les contenus des enseignements changeront avec elle, ainsi les examens terminaux et les cours magistraux symbolisant l'acquisition d'un certain niveau de connaissances seront-ils délaissés au profit du contrôle continu, des TP, des stages en entreprise, de l'activité artistique et civique… Autrement dit, on ne sanctionne plus le savoir mais le savoir-faire.

Professionnalisation, rentabilisation
"Tout l'enseignement supérieur, d'une certaine manière, est à vocation professionnelle : la professionnalisation des formations sera mieux prise en compte".
La nouvelle organisation des études sous la forme des crédits joue considérablement sur l'accélération du processus de soumission de l'université aux critères économiques. En effet, les universités publiques reçoivent de moins en moins d'argent de l'état depuis la décentralisation (loi Savary, 1984), le financement des régions augmentant, ainsi des disparités se creusent entre les universités dépendant de régions " pauvres " et celles de régions " riches ", et tous les étudiants n'ont pas accès un enseignement de même qualité selon l'université où ils se trouvent. Le système ECTS permet de renforcer cette logique.

La disparition du cadre national des diplômes
Lors du Conseil d'Administration du 20 avril 2001 de l'université Montpellier III, dans le cadre de l'autonomisation de l'antenne universitaire de Nîmes, à été présenté le projet de création d'un DEUG bidisciplinaire où l'étudiant choisirait deux dominantes parmi les disciplines de lettres anciennes, lettres modernes, espagnol et histoire.
A propos de la réunion de ces 4 disciplines en un seul DEUG : " -elle correspond à une demande profonde d'implantation professionnelle régionale où dans l'arc nord-méditerranéen -elle débouche notamment sur une formation professionnalisante, orientée vers les métiers du tourisme culturel d'accompagnement de l'arc nord-méditerranéen, pour lesquels une excellente connaissance de l'histoire et des langues anciennes est un atout majeur, unique à notre connaissance en Europe " (document du CA de l'université Montpellier III). Les étudiants de Nîmes n'auront donc pas accès à un véritable diplôme reconnu nationalement, mais à un diplôme local et précaire, en effet si un jour les petits vieux décident de ne plus partir en vacance dans " l'arc nord-méditerranéen " mais en Belgique, le diplôme ne vaudra plus rien puisque le contexte économique aura changé.
Lang compte " utiliser cette organisation en crédits pour favoriser la constitution de parcours diversifiés, pour permettre aux universités qui le souhaitent de procéder à des assemblages de modules de formation ". En donnant plus de liberté aux universités, pour créer leurs propres diplômes, ce type de cursus risque de se multiplier.

La formation tout au long de la vie
"De plus en plus souvent, des salariés viendront à l'université pour se former parfois à plein temps mais le plus souvent à temps partiel ". Si les diplômes s'adaptent au contexte économique, leur durée de vie est raccourcie, ce qui implique de la part des étudiants et futurs travailleurs une plus grande flexibilité et la nécessité de retourner souvent à l'université pour compléter leur formation.
Exemple : L'étudiant Hixe vient d'obtenir une licence professionnelle " maîtrise de la création culinaire et valorisation de la choucroute alsacienne ", il est alors embauché par l'entreprise " choucroute and co " située à deux pas de la fac. La licence pro aura été élaborée grâce à un partenariat entre l'entreprise et la fac. 20 ans plus tard, récession économique, la choucroute ne se vend plus, l'entreprise licencie 10.000 employés dont M. Hixe, 45 ans, et recentre son activité sur le maïs transgénique. Pour faire ce peut et trouver une main d'œuvre compétente, elle aide un chercheur en génétique à mettre en place à l'université une nouvelle licence pro " produits génétiquement modifiés ". Monsieur Hixe redevient l'étudiant Hixe, refait une licence pro, financée par l'état, et retourne travailler chez son ancien patron, tout formé !

Les orientations de Lang rentrent dans la logique des réformes entreprises depuis de nombreuses années. En renforçant l'autonomie pédagogique des établissements, il concourt à créer des diplômes au rabais, à accroître le pouvoir du monde économique sur l'offre de formation et sur le fonctionnement des universités. Quel avenir pour les disciplines fondamentales, pour la recherche détachée de toute demande économique pressante ? Quant est-il de ceux qui souhaitent acquérir des connaissances, une certaine forme de culture, sans pour autant avoir à y trouver une finalité professionnelle immédiate et établie à l'avance ? Quant est-il du service public d'éducation censé garantir gratuitement, à chacun, un libre accès au savoir et au développement de l'esprit critique ? C'est à nous, étudiants, de répondre à ces questions en refusant massivement ce nouveau pas vers la privatisation de l'université.

Les réactions des membres du CNESER furent plutôt favorables, l'Unef se déclarant "sensible" au système de crédits. Le plus révélateur reste la déclaration de M. Dominique De Calan : "les milieux économiques, MEDEF et CGPME apportent leur appui, Monsieur le Ministre, à vos propos de ce matin".

 

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