On trouvera dans
ce rapport, rédigé avec l'aide de Louis Gruel, les principales conclusions
de la mission d'étude qui m'a été confiée le 1er mars 2000 par Monsieur
le Ministre de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie.
Je remercie l'équipe de l'Observatoire de la Vie Etudiante pour l'aide
efficace qu'elle m'a apportée, en particulier Véronique Robert, Chargée
d'études à l'OVE Je remercie également les étudiants qui ont bien voulu
répondre à nos enquêtes et à qui nous devons l'information sur laquelle
repose cette étude. Claude Grignon
Ce rapport se fonde
sur les enquêtes réalisées en 1994 et en 1997 par l'Observatoire de
la Vie Etudiante auprès d'un échantillon représentatif de l'ensemble
des inscrits dans les établissements d'enseignement supérieur français
(universités et classes supérieures de lycée). Ces enquêtes, qui ont
chacune recueilli plus de 27 000 réponses, donnent de nombreuses informations
sur les principaux aspects économiques de la vie étudiante : ressources
monétaires issues du travail, de l'aide publique ou de l'aide familiale,
économies procurées par l'hébergement et la restauration au domicile
familial, la résidence en cité universitaire, la fréquentation du restaurant
universitaire ; fréquence du paiement par les parents de biens et de
services consommés ou utilisés par les étudiants ; indicateurs de standing,
d'austérité, de détresse ; opinions exprimées sur les ressources, le
prix du ticket de restaurant universitaire, etc. Elles permettent de
mettre l'économie étudiante en relation avec les autres aspects du mode
de vie (logement, alimentation, santé, loisirs, etc.), avec les études
(filière, cursus, assiduité, manières d'étudier), ainsi qu'avec les
caractéristiques individuelles susceptibles d'agir sur le niveau de
vie des étudiants, comme l'âge, le sexe, l'origine sociale (profession,
diplôme, revenus des parents) et l'origine scolaire (série du baccalauréat,
âge au baccalauréat, mention). Les résultats détaillés de ces enquêtes
ont déjà été publiés (1). On se propose ici de dégager leurs principales
conclusions concernant les niveaux de vie des étudiants et les obstacles
financiers à la poursuite des études supérieures. On traitera successivement
les questions suivantes : Détermination et mesure des situations de
pauvreté dans la population étudiante, Analyse des relations entre difficultés
matérielles et difficultés scolaires.
1 Les étudiants
pauvres
L'observatoire a
régulièrement souligné dans ses publications que:
1. La dépendance, forte et durable, de la majorité des étudiants par
rapport à leur famille d'origine confère à leur économie des caractéristiques
très particulières. L'économie étudiante se distingue par la faiblesse
prolongée des ressources monétaires et par l'importance des compensations
sous forme d'aides indirectes ou en nature (par exemple, la majorité
des étudiants entrant dans l'enseignement supérieur ont leurs frais
d'inscription totalement payés par les parents, n'ont pas de dépense
de loyer soit parce que leurs parents les hébergent, soit parce que
ceux-ci prennent la location à leur charge, etc.).
2. Cette spécificité (d'autant plus forte que les étudiants sont plus
jeunes, moins avancés dans leurs études et moins autonomes) interdit
d'appliquer en bloc aux étudiants les catégories utilisées pour décrire
l'économie des ménages ordinaires (“budget”, “seuil de pauvreté”, etc.).
L'assimilation spontanée de l'économie étudiante à l'économie domestique
standard peut conduire indifféremment à donner une image misérabiliste
de la condition étudiante (en confondant argent de poche et salaire,
en oubliant que les étudiants sont souvent dispensés, au moins partiellement,
de nombreuses dépenses), ou, à l'inverse, à en donner une image abusivement
optimiste (en assimilant à des salaires les aides en nature ou indirectes
octroyées et contrôlées par la famille ou les services publics). Elle
est à la source d'effets d'annonce retentissants et contradictoires
“les étudiants ont un budget moyen supérieur au S.M.I.C.”, “5, 10 voire
20% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté” qui sont autant
d'obstacles àtout débat sérieux.
Les indicateurs
de pauvreté
La mesure de la pauvreté dans la population étudiante ne peut donc s'appuyer
sur les niveaux de ressources monétaires perçues et gérées par les étudiants
euxmêmes. Le fait, par exemple, que les étudiants disposent de ressources
totales en argent (revenus du travail, sommes versées par les parents
et allocations publiques) inférieures à 2 500 francs par mois, et donc
sensiblement inférieures au “seuil de pauvreté”, n'est associé ni à
des indices objectifs de difficulté financière (restriction de dépenses,
demande d'aide exceptionnelle à la famille, aux amis ou aux services
sociaux), ni à des opinions témoignant de gêne économique (ressources
jugées insuffisantes, ticket de restaurant universitaire estimé trop
cher), ni à l'appartenance à des souspopulations dont on peut supposer
qu'elles sont particulièrement exposées ou associées à la pauvreté.
Comme le montre le tableau 1, les étudiants percevant moins de 2 500
francs par mois ne se distinguent guère, sous l'ensemble de ces rapports,
de l'ensemble de la population étudiante ; sauf pour les questions d'opinion,
leur situation est même presque toujours plus favorable que celle de
l'ensemble des étudiants.
Tableau 1. Ressources
monétaires et indicateurs de pauvreté
| |
Ensemble
des étudiants (en %)
|
Etudiants
percevant moins de 2 500 F par mois (en %)
|
|
Etudiants
dont le père est au chômage
|
3,9
|
3,9
|
|
Parents
divorcés ou séparés
|
15,5
|
12,9
|
|
Parents
ayant un revenu mensuel total inférieur à 10 000 F
|
21,7
|
18,2
|
|
Etudiants
âgés de 23 à 25 ans (1)
|
16,5
|
11,5
|
|
Etudiants
de nationalité non-européenne (2)
|
4,0
|
3,0
|
|
Etudiants
ayant 2 ans de retard et plus
|
21,1
|
16,7
|
|
Restriction
depuis la rentrée
|
71,2
|
68,3
|
|
Demande
exceptionnelle à la famille
|
24,2
|
21,1
|
|
Demande
exceptionnelle aux amis
|
6,1
|
5,6
|
|
Demande
exceptionnelle aux services sociaux
|
4,0
|
3,5
|
|
Ressources
jugées insuffisantes
|
25,5
|
26,9
|
|
Restaurant
universitaire estimé trop cher
|
12,3
|
12,5
|
(1) Age auquel les
étudiants bénéficient déjà moins de l'aide de leurs parents, mais n'ont
pas encore de ressources propres importantes.
(2) Les étudiants de nationalité noneuropéenne demandent plus souvent
que l'ensemble des étudiants une aide exceptionnelle à leurs amis (20,1%
contre 6,M), aux services sociaux (10,2% contre 4,1%) et à leurs parents
(34,2 % contre 24,2%). Es reçoivent de leurs parents une aide monétaire
beaucoup plus faible: 865 F en moyenne contre 1 104 F pour les étudiants
de nationalité française, et 1 407 F pour les étudiants de nationalité
européenne (Français non compris).
S'agissant des opinions
ellesmêmes, plus de la moitié des étudiants n'ayant perçu aucune ressource
monétaire. le mois précédant l'enquête de 1997 jugent leurs, ressources
“acceptables”, voire “satisfaisantes” , parmi les étudiants qui ont
perçu moins de 1000 francs le mois précédant l'enquête, n'ont pas reçu
depuis la rentrée d'aide familiale supérieure à la moyenne, ne sont
pas logés en période de cours chez leurs parents, ne vivent pas en couple,
ne bénéficient pas d'une prise en charge totale par leurs parents du
loyer, des frais d'inscription, des livres et fournitures scolaires,
des vêtements, des frais médicaux ou pharmaceutiques, quatre sur dix
jugent encore leurs ressources “acceptables”, voire “satisfaisantes”.
On pourrait sans doute essayer de combiner la mesure des ressources
monétaires et les informations relatives aux aides indirectes ou en
nature. Mais l'estimation de cellesci ne peut être qu'approximative.
En effet certaines aides ne sont guère mesurables, voire identifiables
; c'est le cas, par exemple, des multiples économies autorisées par
l'hébergement au domicile familial (lavage du linge, accès aux équipements
communs, produits mis à disposition, etc.), économies qui concernent
non seulement les étudiants vivant chez leurs parents (quatre sur dix)
mais aussi de nombreux décohabitants rentrant au domicile familial après
les périodes de cours et résidant en définitive plus longtemps pendant
l'année dans leur famille que dans leur chambre louée dans la ville
d'étude. En outre, cette estimation risque d'être d'autant plus approximative
que les effectifs considérés sont plus restreints ; c'est le cas des
étudiants confrontés à des situations exceptionnelles ou accidentelles,
et, très probablement, du groupe des étudiants “en détresse” que nous
cherchons à définir.
Il faut donc renoncer à identifier les situations de pauvreté chez les
étudiants à partir des ressources monétaires et se tourner vers d'autres
indicateurs de difficulté économique. Parmi ceux que nous fournit l'enquête
de l'OVE avoir eu un découvert sur un compte bancaire, avoir dû restreindre
ses dépenses au moins une fois depuis la rentrée, avoir demandé une
aide à sa famille, à ses amis, avoir demandé une aide sociale exceptionnelle
(Fond de Solidarité Universitaire, prêt d'honneur, etc.) le dernier
est sans doute le plus révélateur de difficultés graves. L'autorestriction,
très répandue (sept étudiants sur dix déclarent s'être restreints au
moins une fois au cours des deux premiers trimestres de l'année universitaire
19961997), signale l'incapacité à payer un bien ou un service souhaité
mais pas forcément indispensable ; le découvert bancaire, plus probable
lorsque les parents ont des revenus élevés (supérieurs à 30 000 F par
mois), témoigne d'une insolvabilité passagère mais aussi de garanties
autorisant la tolérance de la banque. En revanche, la demande d'aide
exceptionnelle aux services sociaux est cinq fois plus probable lorsque
les parents de l'étudiant ont un revenu inférieur à 5 000 F par mois
que lorsqu'ils ont un revenu supérieur à 30 000 F. Contrairement à la
faiblesse des ressources monétaires, elle est étroitement associée avec
les indicateurs d'appartenance à une souspopulation “à risques”, de
difficultés matérielles au moins passagères ou d'insatisfaction à l'égard
des ressources, comme en témoigne le tableau 2 :
Tableau 2. Demande
d'aide sociale et indicateurs de pauvreté
| |
Ensemble
des étudiants (en %)
|
Etudiants
ayant demandé une aide sociale exceptionnelle (en %)
|
| Etudiants
dont le père est au chômage |
3,9
|
7,8
|
| Parents
divorcés ou séparés |
15,5
|
24,9
|
| Parents
ayant un revenu mensuel total inférieur à 10 000 F |
21,7
|
43,4
|
| Etudiants
âgés de 23 à 25 ans |
16,5
|
25,5
|
| Etudiants
de nationalité non-européenne |
4,0
|
10,0
|
| Etudiants
ayant 2 ans de retard et plus |
21,1
|
31,7
|
| Restriction
depuis la rentrée |
71,2
|
88
|
| Demande
exceptionnelle à la famille |
24,2
|
45,4
|
| Demande
exceptionnelle aux amis |
6,1
|
17,5
|
| Ressources
jugées insuffisantes |
25,5
|
64,6
|
| Restaurant
universitaire estimé trop cher |
12,3
|
16,9
|
En 1997, le pourcentage
d'étudiants ayant demandé une aide publique exceptionnelle au moins
une fois, entre la rentrée et l'enquête, réalisée à la veille des vacances
de Pâques, était de 4,1%. On peut penser qu'une fraction des étudiants
en grave difficulté financière ne s'adresse pas aux services sociaux,
parce qu'ils sont peu familiers des CROUS ; mais les étudiants constituent
un groupe disposant de compétences et d'accès à l'information supérieurs
à la moyenne et l'on sait que la très grande majorité des demandes permettent
d'obtenir une aide effective (exonération de frais, versement d'un secours,
attribution d'un prêt d'honneur). Le taux de 4,1% est peut être, très
marginalement, inférieur à la réalité du fait de la légère sousreprésentation
des étudiants étrangers dans l'enquête, notamment des étudiants noneuropéens
parmi lesquels la proportion de demandeurs d'aide publique exceptionnelle
est très supérieure à la moyenne (10%) ; si la proportion des étudiants
noneuropéens était la même, dans l'enquête, que dans la population
étudiante, le pourcentage de demandeurs dans l'ensemble des étudiants
serait relevé de 0,1% (soit 4,2%). A cette exception près, il ne semble
pas que les étudiants en grave difficulté économique aient été sousreprésentés
: les observations effectuées lorsque le questionnaire a été testé suggèrent
d'ailleurs que l'enquête, accordant une large place aux questions matérielles,
est particulièrement bien acceptée par les étudiants confrontés à des
problèmes de financement. En outre, le taux serait plus faible si le
champ de l'enquête OVE incluait l'ensemble de l'enseignement supérieur
privé et les Ecoles indépendantes des universités : le taux de demandeurs
observé dans les institutions enquêtées par l'OVE se rapprochant le
plus de ces institutions est en effet sensiblement plus faible que le
taux moyen, qu'il s'agisse des instituts catholiques ou des classes
de préparation aux grandes écoles (dans ces dernières, le pourcentage
d'étudiants ayant demandé une aide publique exceptionnelle est de 1%).
Le résultat obtenu par l'enquête OVE est corroboré par une étude effectuée
en 1998 dans une université de province, qui comptabilise tous les étudiants
ayant exprimé (de façon exclusive ou en liaison avec d'autres sollicitations)
une demande d'aide monétaire exceptionnelle aux assistantes sociales
des CROUS entre les mois d'octobre et juin (inclus) : le pourcentage
de demandeurs recensés est légèrement inférieur à 4%. Le taux de 4,2%,
obtenu par l'OVE après correction du poids des étudiants noneuropéens,
semble donc très proche de la réalité.
Les déterminants
de la pauvreté
Comme on l'a vu, la probabilité de demander une aide sociale exceptionnelle
est fortement liée au niveau de revenu de la famille d'origine ; elle
augmente régulièrement quand celuici diminue (indice 157 quand il est
compris entre 10 000 et 15 000 F par mois, 215 entre 5 000 et 10 000
F, 267 audessous de 5 000 F, par rapport à la tranche de référence,
entre 20 000 et 30 000 F, indice 100) ; elle diminue fortement quand
le revenu dépasse 30 000 F (indice 45). Elle dépend également de l'origine
sociale et de l'état du milieu familial. Elle est trois fois plus élevée
quand le père de l'étudiant (ou le chef de la famille d'origine) est
sans profession que lorsqu'il est cadre supérieur ou exerce une profession
libérale, deux fois plus élevée pour les enfants d'ouvriers et pour
les enfants d'employés, plus élevée également pour les enfants d'agriculteurs
(indice 184), de commerçants ou d'artisans (164), de cadres moyens (147).
La probabilité de recourir aux services sociaux est également plus élevée
quand les parents de l'étudiant sont divorcés ou séparés, quand l'un
des deux ou les deux sont décédés, quand le père ou le chef de famille
est au chômage. Moins les étudiants dépendent de leur famille, plus
ils en sont éloignés, et plus ils se tournent vers les services sociaux.
Les étudiants décohabitants ont plus de chances de demander une aide
exceptionnelle que ceux qui vivent chez leurs parents ; c'est particulièrement
le cas de ceux qui habitent en cité universitaire (indice 219). Il en
va de même pour les étudiants qui voient le moins souvent leurs parents
(moins d'une fois par mois). La probabilité de demander une aide sociale
est également plus forte pour les étudiants étrangers noneuropéens
(indice 164) que pour les Français (mais pas pour les étudiants étrangers
d'origine européenne).
On n'observe pas de différence significative entre les sexes dans la
propension à demander une aide sociale exceptionnelle. Elle varie en
revanche nettement en fonction de l'âge, avec un maximum entre 23 et
25 ans (indice 190 par rapport aux 20 ans et moins, indice 100) , c'est
la tranche d'âge critique, l'aide familiale et l'aide publique sur critères
sociaux devenant moins fréquentes tandis que l'accès àdes activités
véritablement rémunératrices dans le prolongement des études suivies
est encore rare. Elle varie aussi en fonction des études et du déroulement
des études. Par rapport aux étudiants des UFR de sciences, la probabilité
de demander une aide est plus forte chez les étudiants en droit et en
sciences économiques, dans les UFR de lettres et dans les STS ; elle
est plus faible dans les CPGE. Elle dépend également du lieu des études
, elle est plus forte dans les petites villes et dans les villes moyennes
(moins de 200 000 habitants) que dans les grandes villes. Elle est nettement
liée au déroulement régulier du cursus : plus les étudiants prennent
du retard dans leurs études, et plus ils font appel à l'aide sociale.
Ceux qui ont au moins deux ans de retard déposent deux fois plus souvent
une demande que ceux qui sont à l'heure (indice 204 , indice 189 pour
ceux qui ont un an de retard). On observe enfin que le recours à l'aide
sociale est moins fréquent chez les boursiers , il l'est également,
mais, évidemment, avec des effets opposés sur les études, pour les étudiants
qui exercent régulièrement (au moins à mitemps) une activité rémunérée
sans rapport avec leurs études.
Les situations
de pauvreté grave et durable
Parmi les 4% d'étudiants qui ont demandé une aide sociale exceptionnelle,
quelles sont les proportions respectives de ceux qui rencontrent des
difficultés plus ou moins grandes, mais momentanées et de ceux qui souffrent
d'une insuffisance permanente et grave de ressources ? En d'autres termes,
quelle est la part des étudiants vraiment et durablement pauvres ?
Nous avons vu que la demande d'aide sociale exceptionnelle se rencontre
plus souvent chez les étudiants qui n'habitent pas chez leurs parents.
Mais la proportion, parmi les demandeurs d'aide, de ceux qui sont logés
à titre précaire est faible : 4,8% seulement (contre 3,3% des non demandeurs)
sont en souslocation, logés au pair ou hébergés chez des amis , ce
qui les distingue des non demandeurs, c'est bien davantage le logement
en cité universitaire (19,2% contre 9,2%) ; ils sont aussi plus nombreux,
proportionnellement, à louer en couple (13,3% contre 10,3%). Les demandeurs
d'aide sautent un peu plus souvent des repas que les non demandeurs,
mais les écarts sont faibles: 81,5% d'entre eux n'ont manqué aucun repas
de midi (contre 86,3% des non demandeurs), 88,6% aucun des repas du
soir (91,4%). Les difficultés financières que rencontrent les demandeurs
d'aide sociale les obligent plus souvent que les non demandeurs à demander
de l'aide à leurs amis (17,5% contre 5,6%) ou à leur famille (45,4%
contre 17,5%), ou à se mettre à travailler ou à travailler davantage
pour “boucler leur budget ou faire face à des imprévus” (42,9% contre
21,2%) ; mais ils sont aussi plus nombreux à emprunter auprès d'une
banque (12,2% contre 4,8%), plus nombreux à avoir eu un découvert (52,2%),
plus nombreux à avoir dû “piocher dans leurs économies” (70,4% contre
58%), tous ennuis ou solutions inaccessibles en dessous d'un niveau
de ressources minimum. 39,2% des demandeurs d'aide ont réussi à épargner
depuis le début de l'année universitaire (contre 53,6% des non demandeurs),
72,2% disposent d'un livret, d'un plan ou d'un autre produit d'épargne
(contre 81,5%), 82% d'un compte courant (85,4%) et 75,3% d'une carte
bancaire (contre 76,9%).
La vie des demandeurs d'aide exceptionnelle est moins confortable que
celle des autres étudiants, mais seule une minorité de demandeurs est
privée des éléments de confort standard. Le logement des demandeurs
est un peu plus petit et un peu moins cher (1,6 pièces en moyenne contre
1,8 pour les non demandeurs, loyer mensuel moyen de 1614 F contre 1808
F). Il est un peu moins bien équipé: 61,9% des demandeurs d'aide exceptionnelle
qui n'habitent pas chez leurs parents disposent personnellement d'un
téléviseur, 66,4% du téléphone, 61,3% d'une chaîne haute fidélité, 39%
d'un congélateur et 28,9% d'un lavelinge (contre respectivement 65,3%,
76,4%, 71,5%, 41,3% et 33% des décohabitants non demandeurs d'aide).
41,3% des demandeurs âgés de 23 ans et plus possèdent personnellement
une voiture, contre 53,7% des non demandeurs du même âge. C'est pour
l'ordinateur, moins répandu, que l'écart est le plus grand: 28,7% seulement
des demandeurs en possèdent un, contre 42,3% des non demandeurs.
Les demandeurs d'aide semblent gérer la pénurie de manière studieuse
, ils dépensent à peine moins que les non demandeurs pour les livres,
les journaux et les revues (77,8 F en moyenne durant la quinzaine précédant
l'enquête contre 78,8 F) et dépensent même plus pour les fournitures
destinées aux études (54,1 F contre 42,5 F) , en revanche ils dépensent
nettement moins pour leurs vêtements (113 F contre 123,4 F) et se restreignent
beaucoup sur leurs sorties (121,9 F contre 163,9 F) .
L'enquête de l'OVE ne permet pas de savoir si les demandeurs d'aide
ont fait une seule demande ou des demandes répétées. L'étude, déjà citée,
sur les demandes adressées aux services sociaux du CROUS d'une université
de province indique que, toutes demandes confondues, les trois quarts
des étudiants ayant fait appel aux services sociaux n'ont pas répété
leur démarche initiale , que six demandes sur dix ont été formulées
au premier trimestre et qu'un tiers s'est concentré dans le seul mois
d'octobre , enfin que la réduction des demandes au long de l'année universitaire
a été particulièrement sensible dans le cas des demandes strictement
financières (elles représentaient près de 40% de l'ensemble des demandes
au premier semestre universitaire, à peine le quart au second).
Il y a de
fortes raisons de penser que la prédominance des demandes ponctuelles
d'une part, des demandes faites en début d'année universitaire d'autre
part, n'est pas une singularité locale : la rentrée est une période
particulièrement difficile parce que s'y conjuguent des dépenses exceptionnelles
(paiement des droits d'inscription, investissements divers, éventuels
frais de déménagement et d'installation dans un nouveau logement) et
des révisions à la baisse des ressources disponibles : la bourse attendue
peut être non reconduite ou refusée, le versement peut être retardé
(52,6% des demandeurs ont eu une bourse supprimée ou refusée, soit deux
fois plus que l'ensemble des étudiants). On peut donc raisonnablement
penser que la majorité des demandeurs d'aide publique exceptionnelle
n'adresse qu'une demande ponctuelle, notamment à la rentrée d'automne
; les étudiants confrontés en permanence à des difficultés financières
graves ne représentent sans doute guère plus du quart des demandeurs
d'aide. Sans doute, il n'est pas exclu que le nombre d'étudiants en
grave difficulté ponctuelle qui n'ont pas demandé d'aide publique exceptionnelle
soit sensiblement plus élevé que celui marginal des demandeurs non
confrontés à de graves difficultés économiques ; mais il est peu vraisemblable,
on l'a vu, que les étudiants en détresse permanente ou fréquente ne
sollicitent pas d'aide.
Si l'on généralise les conclusions de l'enquête réalisée à Caen, on
peut estimer que la proportion d'étudiants en situation de pauvreté
chronique se situe entre 1% et 1,5% de l'ensemble des inscrits dans
l'enseignement supérieur. On retrouve un pourcentage du même ordre si
l'on retranche des demandeurs d'aide exceptionnelle les étudiants qui
se trouvent dans l'un des cas suivants : - avoir épargné entre le début
de l'année universitaire et l'enquête (mars avril) - bénéficier d'une
bourse d'un montant au moins égal à 5 000 F par mois, - recevoir régulièrement
de leur famille, toute l'année ou en période de cours, une somme au
moins égale à 5 000 F par mois ; - vivre en couple, marié ou non, avec
une personne exerçant une activité rémunérée à plein temps , - recevoir
des aides, autres qu'une bourse, d'un montant mensuel total au moins
égal à 5 000F par mois; - travailler à temps plein, ou au moins à mitemps
au moins six mois par an - habiter chez ses parents de façon totalement
gratuite. Les demandeurs d'aide exceptionnelle qui ne disposent d'aucune
de ces ressources représentent 1,3% des étudiants. La faiblesse du pourcentage
ne doit pas faire oublier qu'il correspond à un effectif important,
de l'ordre de vingt trois mille inscrits dans l'enseignement supérieur
(3) mais c'est évidemment beaucoup moins que certains chiffres 10%,
voire plus qui ont été imprudemment avancés.
Si les étudiants sont rarement très pauvres, c'est parce que les très
pauvres deviennent rarement étudiants: en 1997, la part des étudiants
dont le père (ou le “ parent de référence ”) gagnait au plus 5 000 F
par mois n'excédait pas 10,6% (avec des inégalités fortes entre les
filières : 28,5% en STS, contre 3% dans les CPGE scientifiques et 1,5%
dans les CPGE de lettres). C'est aussi parce que les bourses atténuent
la pauvreté des étudiants issus des familles les plus défavorisées ;
en 1997, le montant moyen mensuel des bourses était de 2 078 F pour
les étudiants sans famille (parents décédés), de 1991 F quand le revenu
total des parents de l'étudiant était inférieur à 5 000 F par mois et
de 1731 F entre 5 000 et 10 000 F, contre 1504 F entre 10 000 et 15
000 F et 1507 F entre 15 000 et 20 000 F. Il faudrait aussi prendre
en compte les inscrits qui ont abandonné rapidement leurs études parce
qu'ils n'ont pu surmonter de graves difficultés matérielles (qui sont
par définition hors du champ de l'enquête). Les situations de pauvreté
grave et durable ne doivent pas non plus faire perdre de vue les étudiants
qui compensent l'insuffisance de leurs ressources en prenant un travail
qui concurrence leurs études, compromettant ainsi leurs chances de réussite
, ce sont eux qui font l'objet de la deuxième partie de ce rapport.
(1) C. Grignon et
al., Les conditions de vie des étudiants, Paris, La documentation française,
1996 ; J.C. Eicher et L. Gruel, Le financement de la vie étudiante,
Paris, La documentation française, 1996 ; C. Grignon et L. Gruel, La
vie étudiante, Paris, PUF, 1999 1 C. Grignon (éd,), Les conditions
de vie des étudiants, enquête OVE 1997, Paris, PUF, 2000.
(2) D. Le Gall et S. Neelz, Les usagers du service social du CROUS de
l'université de Caen Population et caractéristiques de la demande,
Rapport du laboratoire d'analyse socioanthropologique du risque, Université
de Caen Basse Normandie, 1999.
(3) On peut supposer que cet effectif a progressé entre 1994 (où le
pourcentage de demandeurs d'aide exceptionnelle n'était que de 3,1%)
et 1997, étant cependant entendu que la comparaison porte sur l'ensemble
des demandeurs (en difficulté chronique ou ponctuelle) et peut être
affectée par des changements intervenus dans l'“ offre ” (éventail des
aides disponibles, accueil et visibilité des services sociaux).