LES ETUDIANTS EN DIFFICULTE : PAUVRETE ET PRECARITE
0 B S E R V A T 0 I R E D E L A V I E É T U D I A N T E
RAPPORT A MONSIEUR LE MINISTRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE
LES ÉTUDIANTS EN DIFFICULTÉ PAUVRETÉ' ET PRÉCARITÉ
Claude Grignon Président du Comité scientifique de l'OVE mai 2000 6 / 8, RUE JEAN CALVIN  BP. 49  75222 PARIS CEDEX 05 TÉL : 01 55 43 57 92  FAX : 01 55 43 57 19
 

On trouvera dans ce rapport, rédigé avec l'aide de Louis Gruel, les principales conclusions de la mission d'étude qui m'a été confiée le 1er mars 2000 par Monsieur le Ministre de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie. Je remercie l'équipe de l'Observatoire de la Vie Etudiante pour l'aide efficace qu'elle m'a apportée, en particulier Véronique Robert, Chargée d'études à l'OVE Je remercie également les étudiants qui ont bien voulu répondre à nos enquêtes et à qui nous devons l'information sur laquelle repose cette étude. Claude Grignon

Ce rapport se fonde sur les enquêtes réalisées en 1994 et en 1997 par l'Observatoire de la Vie Etudiante auprès d'un échantillon représentatif de l'ensemble des inscrits dans les établissements d'enseignement supérieur français (universités et classes supérieures de lycée). Ces enquêtes, qui ont chacune recueilli plus de 27 000 réponses, donnent de nombreuses informations sur les principaux aspects économiques de la vie étudiante : ressources monétaires issues du travail, de l'aide publique ou de l'aide familiale, économies procurées par l'hébergement et la restauration au domicile familial, la résidence en cité universitaire, la fréquentation du restaurant universitaire ; fréquence du paiement par les parents de biens et de services consommés ou utilisés par les étudiants ; indicateurs de standing, d'austérité, de détresse ; opinions exprimées sur les ressources, le prix du ticket de restaurant universitaire, etc. Elles permettent de mettre l'économie étudiante en relation avec les autres aspects du mode de vie (logement, alimentation, santé, loisirs, etc.), avec les études (filière, cursus, assiduité, manières d'étudier), ainsi qu'avec les caractéristiques individuelles susceptibles d'agir sur le niveau de vie des étudiants, comme l'âge, le sexe, l'origine sociale (profession, diplôme, revenus des parents) et l'origine scolaire (série du baccalauréat, âge au baccalauréat, mention). Les résultats détaillés de ces enquêtes ont déjà été publiés (1). On se propose ici de dégager leurs principales conclusions concernant les niveaux de vie des étudiants et les obstacles financiers à la poursuite des études supérieures. On traitera successivement les questions suivantes : Détermination et mesure des situations de pauvreté dans la population étudiante, Analyse des relations entre difficultés matérielles et difficultés scolaires.

1  Les étudiants pauvres

L'observatoire a régulièrement souligné dans ses publications que:
1. La dépendance, forte et durable, de la majorité des étudiants par rapport à leur famille d'origine confère à leur économie des caractéristiques très particulières. L'économie étudiante se distingue par la faiblesse prolongée des ressources monétaires et par l'importance des compensations sous forme d'aides indirectes ou en nature (par exemple, la majorité des étudiants entrant dans l'enseignement supérieur ont leurs frais d'inscription totalement payés par les parents, n'ont pas de dépense de loyer soit parce que leurs parents les hébergent, soit parce que ceux-ci prennent la location à leur charge, etc.).
2. Cette spécificité (d'autant plus forte que les étudiants sont plus jeunes, moins avancés dans leurs études et moins autonomes) interdit d'appliquer en bloc aux étudiants les catégories utilisées pour décrire l'économie des ménages ordinaires (“budget”, “seuil de pauvreté”, etc.).
L'assimilation spontanée de l'économie étudiante à l'économie domestique standard peut conduire indifféremment à donner une image misérabiliste de la condition étudiante (en confondant argent de poche et salaire, en oubliant que les étudiants sont souvent dispensés, au moins partiellement, de nombreuses dépenses), ou, à l'inverse, à en donner une image abusivement optimiste (en assimilant à des salaires les aides en nature ou indirectes octroyées et contrôlées par la famille ou les services publics). Elle est à la source d'effets d'annonce retentissants et contradictoires “les étudiants ont un budget moyen supérieur au S.M.I.C.”, “5, 10 voire 20% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté” qui sont autant d'obstacles àtout débat sérieux.

Les indicateurs de pauvreté
La mesure de la pauvreté dans la population étudiante ne peut donc s'appuyer sur les niveaux de ressources monétaires perçues et gérées par les étudiants euxmêmes. Le fait, par exemple, que les étudiants disposent de ressources totales en argent (revenus du travail, sommes versées par les parents et allocations publiques) inférieures à 2 500 francs par mois, et donc sensiblement inférieures au “seuil de pauvreté”, n'est associé ni à des indices objectifs de difficulté financière (restriction de dépenses, demande d'aide exceptionnelle à la famille, aux amis ou aux services sociaux), ni à des opinions témoignant de gêne économique (ressources jugées insuffisantes, ticket de restaurant universitaire estimé trop cher), ni à l'appartenance à des souspopulations dont on peut supposer qu'elles sont particulièrement exposées ou associées à la pauvreté.
Comme le montre le tableau 1, les étudiants percevant moins de 2 500 francs par mois ne se distinguent guère, sous l'ensemble de ces rapports, de l'ensemble de la population étudiante ; sauf pour les questions d'opinion, leur situation est même presque toujours plus favorable que celle de l'ensemble des étudiants.

Tableau 1. Ressources monétaires et indicateurs de pauvreté

 
Ensemble des étudiants (en %)
Etudiants percevant moins de 2 500 F par mois (en %)
Etudiants dont le père est au chômage
3,9
3,9
Parents divorcés ou séparés
15,5
12,9
Parents ayant un revenu mensuel total inférieur à 10 000 F
21,7
18,2
Etudiants âgés de 23 à 25 ans (1)
16,5
11,5
Etudiants de nationalité non-européenne (2)
4,0
3,0
Etudiants ayant 2 ans de retard et plus
21,1
16,7
Restriction depuis la rentrée
71,2
68,3
Demande exceptionnelle à la famille
24,2
21,1
Demande exceptionnelle aux amis
6,1
5,6
Demande exceptionnelle aux services sociaux
4,0
3,5
Ressources jugées insuffisantes
25,5
26,9
Restaurant universitaire estimé trop cher
12,3
12,5

(1) Age auquel les étudiants bénéficient déjà moins de l'aide de leurs parents, mais n'ont pas encore de ressources propres importantes.
(2) Les étudiants de nationalité noneuropéenne demandent plus souvent que l'ensemble des étudiants une aide exceptionnelle à leurs amis (20,1% contre 6,M), aux services sociaux (10,2% contre 4,1%) et à leurs parents (34,2 % contre 24,2%). Es reçoivent de leurs parents une aide monétaire beaucoup plus faible: 865 F en moyenne contre 1 104 F pour les étudiants de nationalité française, et 1 407 F pour les étudiants de nationalité européenne (Français non compris).

S'agissant des opinions ellesmêmes, plus de la moitié des étudiants n'ayant perçu aucune ressource monétaire. le mois précédant l'enquête de 1997 jugent leurs, ressources “acceptables”, voire “satisfaisantes” , parmi les étudiants qui ont perçu moins de 1000 francs le mois précédant l'enquête, n'ont pas reçu depuis la rentrée d'aide familiale supérieure à la moyenne, ne sont pas logés en période de cours chez leurs parents, ne vivent pas en couple, ne bénéficient pas d'une prise en charge totale par leurs parents du loyer, des frais d'inscription, des livres et fournitures scolaires, des vêtements, des frais médicaux ou pharmaceutiques, quatre sur dix jugent encore leurs ressources “acceptables”, voire “satisfaisantes”. On pourrait sans doute essayer de combiner la mesure des ressources monétaires et les informations relatives aux aides indirectes ou en nature. Mais l'estimation de cellesci ne peut être qu'approximative. En effet certaines aides ne sont guère mesurables, voire identifiables ; c'est le cas, par exemple, des multiples économies autorisées par l'hébergement au domicile familial (lavage du linge, accès aux équipements communs, produits mis à disposition, etc.), économies qui concernent non seulement les étudiants vivant chez leurs parents (quatre sur dix) mais aussi de nombreux décohabitants rentrant au domicile familial après les périodes de cours et résidant en définitive plus longtemps pendant l'année dans leur famille que dans leur chambre louée dans la ville d'étude. En outre, cette estimation risque d'être d'autant plus approximative que les effectifs considérés sont plus restreints ; c'est le cas des étudiants confrontés à des situations exceptionnelles ou accidentelles, et, très probablement, du groupe des étudiants “en détresse” que nous cherchons à définir.
Il faut donc renoncer à identifier les situations de pauvreté chez les étudiants à partir des ressources monétaires et se tourner vers d'autres indicateurs de difficulté économique. Parmi ceux que nous fournit l'enquête de l'OVE  avoir eu un découvert sur un compte bancaire, avoir dû restreindre ses dépenses au moins une fois depuis la rentrée, avoir demandé une aide à sa famille, à ses amis, avoir demandé une aide sociale exceptionnelle (Fond de Solidarité Universitaire, prêt d'honneur, etc.) le dernier est sans doute le plus révélateur de difficultés graves. L'autorestriction, très répandue (sept étudiants sur dix déclarent s'être restreints au moins une fois au cours des deux premiers trimestres de l'année universitaire 19961997), signale l'incapacité à payer un bien ou un service souhaité mais pas forcément indispensable ; le découvert bancaire, plus probable lorsque les parents ont des revenus élevés (supérieurs à 30 000 F par mois), témoigne d'une insolvabilité passagère mais aussi de garanties autorisant la tolérance de la banque. En revanche, la demande d'aide exceptionnelle aux services sociaux est cinq fois plus probable lorsque les parents de l'étudiant ont un revenu inférieur à 5 000 F par mois que lorsqu'ils ont un revenu supérieur à 30 000 F. Contrairement à la faiblesse des ressources monétaires, elle est étroitement associée avec les indicateurs d'appartenance à une souspopulation “à risques”, de difficultés matérielles au moins passagères ou d'insatisfaction à l'égard des ressources, comme en témoigne le tableau 2 :

Tableau 2. Demande d'aide sociale et indicateurs de pauvreté

 
Ensemble des étudiants (en %)
Etudiants ayant demandé une aide sociale exceptionnelle (en %)
Etudiants dont le père est au chômage
3,9
7,8
Parents divorcés ou séparés
15,5
24,9
Parents ayant un revenu mensuel total inférieur à 10 000 F
21,7
43,4
Etudiants âgés de 23 à 25 ans
16,5
25,5
Etudiants de nationalité non-européenne
4,0
10,0
Etudiants ayant 2 ans de retard et plus
21,1
31,7
Restriction depuis la rentrée
71,2
88
Demande exceptionnelle à la famille
24,2
45,4
Demande exceptionnelle aux amis
6,1
17,5
Ressources jugées insuffisantes
25,5
64,6
Restaurant universitaire estimé trop cher
12,3
16,9

En 1997, le pourcentage d'étudiants ayant demandé une aide publique exceptionnelle au moins une fois, entre la rentrée et l'enquête, réalisée à la veille des vacances de Pâques, était de 4,1%. On peut penser qu'une fraction des étudiants en grave difficulté financière ne s'adresse pas aux services sociaux, parce qu'ils sont peu familiers des CROUS ; mais les étudiants constituent un groupe disposant de compétences et d'accès à l'information supérieurs à la moyenne et l'on sait que la très grande majorité des demandes permettent d'obtenir une aide effective (exonération de frais, versement d'un secours, attribution d'un prêt d'honneur). Le taux de 4,1% est peut être, très marginalement, inférieur à la réalité du fait de la légère sousreprésentation des étudiants étrangers dans l'enquête, notamment des étudiants noneuropéens parmi lesquels la proportion de demandeurs d'aide publique exceptionnelle est très supérieure à la moyenne (10%) ; si la proportion des étudiants noneuropéens était la même, dans l'enquête, que dans la population étudiante, le pourcentage de demandeurs dans l'ensemble des étudiants serait relevé de 0,1% (soit 4,2%). A cette exception près, il ne semble pas que les étudiants en grave difficulté économique aient été sousreprésentés : les observations effectuées lorsque le questionnaire a été testé suggèrent d'ailleurs que l'enquête, accordant une large place aux questions matérielles, est particulièrement bien acceptée par les étudiants confrontés à des problèmes de financement. En outre, le taux serait plus faible si le champ de l'enquête OVE incluait l'ensemble de l'enseignement supérieur privé et les Ecoles indépendantes des universités : le taux de demandeurs observé dans les institutions enquêtées par l'OVE se rapprochant le plus de ces institutions est en effet sensiblement plus faible que le taux moyen, qu'il s'agisse des instituts catholiques ou des classes de préparation aux grandes écoles (dans ces dernières, le pourcentage d'étudiants ayant demandé une aide publique exceptionnelle est de 1%).
Le résultat obtenu par l'enquête OVE est corroboré par une étude effectuée en 1998 dans une université de province, qui comptabilise tous les étudiants ayant exprimé (de façon exclusive ou en liaison avec d'autres sollicitations) une demande d'aide monétaire exceptionnelle aux assistantes sociales des CROUS entre les mois d'octobre et juin (inclus) : le pourcentage de demandeurs recensés est légèrement inférieur à 4%. Le taux de 4,2%, obtenu par l'OVE après correction du poids des étudiants noneuropéens, semble donc très proche de la réalité.

Les déterminants de la pauvreté
Comme on l'a vu, la probabilité de demander une aide sociale exceptionnelle est fortement liée au niveau de revenu de la famille d'origine ; elle augmente régulièrement quand celuici diminue (indice 157 quand il est compris entre 10 000 et 15 000 F par mois, 215 entre 5 000 et 10 000 F, 267 audessous de 5 000 F, par rapport à la tranche de référence, entre 20 000 et 30 000 F, indice 100) ; elle diminue fortement quand le revenu dépasse 30 000 F (indice 45). Elle dépend également de l'origine sociale et de l'état du milieu familial. Elle est trois fois plus élevée quand le père de l'étudiant (ou le chef de la famille d'origine) est sans profession que lorsqu'il est cadre supérieur ou exerce une profession libérale, deux fois plus élevée pour les enfants d'ouvriers et pour les enfants d'employés, plus élevée également pour les enfants d'agriculteurs (indice 184), de commerçants ou d'artisans (164), de cadres moyens (147).
La probabilité de recourir aux services sociaux est également plus élevée quand les parents de l'étudiant sont divorcés ou séparés, quand l'un des deux ou les deux sont décédés, quand le père ou le chef de famille est au chômage. Moins les étudiants dépendent de leur famille, plus ils en sont éloignés, et plus ils se tournent vers les services sociaux.
Les étudiants décohabitants ont plus de chances de demander une aide exceptionnelle que ceux qui vivent chez leurs parents ; c'est particulièrement le cas de ceux qui habitent en cité universitaire (indice 219). Il en va de même pour les étudiants qui voient le moins souvent leurs parents (moins d'une fois par mois). La probabilité de demander une aide sociale est également plus forte pour les étudiants étrangers noneuropéens (indice 164) que pour les Français (mais pas pour les étudiants étrangers d'origine européenne).
On n'observe pas de différence significative entre les sexes dans la propension à demander une aide sociale exceptionnelle. Elle varie en revanche nettement en fonction de l'âge, avec un maximum entre 23 et 25 ans (indice 190 par rapport aux 20 ans et moins, indice 100) , c'est la tranche d'âge critique, l'aide familiale et l'aide publique sur critères sociaux devenant moins fréquentes tandis que l'accès àdes activités véritablement rémunératrices dans le prolongement des études suivies est encore rare. Elle varie aussi en fonction des études et du déroulement des études. Par rapport aux étudiants des UFR de sciences, la probabilité de demander une aide est plus forte chez les étudiants en droit et en sciences économiques, dans les UFR de lettres et dans les STS ; elle est plus faible dans les CPGE. Elle dépend également du lieu des études , elle est plus forte dans les petites villes et dans les villes moyennes (moins de 200 000 habitants) que dans les grandes villes. Elle est nettement liée au déroulement régulier du cursus : plus les étudiants prennent du retard dans leurs études, et plus ils font appel à l'aide sociale. Ceux qui ont au moins deux ans de retard déposent deux fois plus souvent une demande que ceux qui sont à l'heure (indice 204 , indice 189 pour ceux qui ont un an de retard). On observe enfin que le recours à l'aide sociale est moins fréquent chez les boursiers , il l'est également, mais, évidemment, avec des effets opposés sur les études, pour les étudiants qui exercent régulièrement (au moins à mitemps) une activité rémunérée sans rapport avec leurs études.

Les situations de pauvreté grave et durable
Parmi les 4% d'étudiants qui ont demandé une aide sociale exceptionnelle, quelles sont les proportions respectives de ceux qui rencontrent des difficultés plus ou moins grandes, mais momentanées et de ceux qui souffrent d'une insuffisance permanente et grave de ressources ? En d'autres termes, quelle est la part des étudiants vraiment et durablement pauvres ?
Nous avons vu que la demande d'aide sociale exceptionnelle se rencontre plus souvent chez les étudiants qui n'habitent pas chez leurs parents. Mais la proportion, parmi les demandeurs d'aide, de ceux qui sont logés à titre précaire est faible : 4,8% seulement (contre 3,3% des non demandeurs) sont en souslocation, logés au pair ou hébergés chez des amis , ce qui les distingue des non demandeurs, c'est bien davantage le logement en cité universitaire (19,2% contre 9,2%) ; ils sont aussi plus nombreux, proportionnellement, à louer en couple (13,3% contre 10,3%). Les demandeurs d'aide sautent un peu plus souvent des repas que les non demandeurs, mais les écarts sont faibles: 81,5% d'entre eux n'ont manqué aucun repas de midi (contre 86,3% des non demandeurs), 88,6% aucun des repas du soir (91,4%). Les difficultés financières que rencontrent les demandeurs d'aide sociale les obligent plus souvent que les non demandeurs à demander de l'aide à leurs amis (17,5% contre 5,6%) ou à leur famille (45,4% contre 17,5%), ou à se mettre à travailler ou à travailler davantage pour “boucler leur budget ou faire face à des imprévus” (42,9% contre 21,2%) ; mais ils sont aussi plus nombreux à emprunter auprès d'une banque (12,2% contre 4,8%), plus nombreux à avoir eu un découvert (52,2%), plus nombreux à avoir dû “piocher dans leurs économies” (70,4% contre 58%), tous ennuis ou solutions inaccessibles en dessous d'un niveau de ressources minimum. 39,2% des demandeurs d'aide ont réussi à épargner depuis le début de l'année universitaire (contre 53,6% des non demandeurs), 72,2% disposent d'un livret, d'un plan ou d'un autre produit d'épargne (contre 81,5%), 82% d'un compte courant (85,4%) et 75,3% d'une carte bancaire (contre 76,9%).
La vie des demandeurs d'aide exceptionnelle est moins confortable que celle des autres étudiants, mais seule une minorité de demandeurs est privée des éléments de confort standard. Le logement des demandeurs est un peu plus petit et un peu moins cher (1,6 pièces en moyenne contre 1,8 pour les non demandeurs, loyer mensuel moyen de 1614 F contre 1808 F). Il est un peu moins bien équipé: 61,9% des demandeurs d'aide exceptionnelle qui n'habitent pas chez leurs parents disposent personnellement d'un téléviseur, 66,4% du téléphone, 61,3% d'une chaîne haute fidélité, 39% d'un congélateur et 28,9% d'un lavelinge (contre respectivement 65,3%, 76,4%, 71,5%, 41,3% et 33% des décohabitants non demandeurs d'aide). 41,3% des demandeurs âgés de 23 ans et plus possèdent personnellement une voiture, contre 53,7% des non demandeurs du même âge. C'est pour l'ordinateur, moins répandu, que l'écart est le plus grand: 28,7% seulement des demandeurs en possèdent un, contre 42,3% des non demandeurs.
Les demandeurs d'aide semblent gérer la pénurie de manière studieuse , ils dépensent à peine moins que les non demandeurs pour les livres, les journaux et les revues (77,8 F en moyenne durant la quinzaine précédant l'enquête contre 78,8 F) et dépensent même plus pour les fournitures destinées aux études (54,1 F contre 42,5 F) , en revanche ils dépensent nettement moins pour leurs vêtements (113 F contre 123,4 F) et se restreignent beaucoup sur leurs sorties (121,9 F contre 163,9 F) .
L'enquête de l'OVE ne permet pas de savoir si les demandeurs d'aide ont fait une seule demande ou des demandes répétées. L'étude, déjà citée, sur les demandes adressées aux services sociaux du CROUS d'une université de province indique que, toutes demandes confondues, les trois quarts des étudiants ayant fait appel aux services sociaux n'ont pas répété leur démarche initiale , que six demandes sur dix ont été formulées au premier trimestre et qu'un tiers s'est concentré dans le seul mois d'octobre , enfin que la réduction des demandes au long de l'année universitaire a été particulièrement sensible dans le cas des demandes strictement financières (elles représentaient près de 40% de l'ensemble des demandes au premier semestre universitaire, à peine le quart au second).
Il y a de fortes raisons de penser que la prédominance des demandes ponctuelles d'une part, des demandes faites en début d'année universitaire d'autre part, n'est pas une singularité locale : la rentrée est une période particulièrement difficile parce que s'y conjuguent des dépenses exceptionnelles (paiement des droits d'inscription, investissements divers, éventuels frais de déménagement et d'installation dans un nouveau logement) et des révisions à la baisse des ressources disponibles : la bourse attendue peut être non reconduite ou refusée, le versement peut être retardé (52,6% des demandeurs ont eu une bourse supprimée ou refusée, soit deux fois plus que l'ensemble des étudiants). On peut donc raisonnablement penser que la majorité des demandeurs d'aide publique exceptionnelle n'adresse qu'une demande ponctuelle, notamment à la rentrée d'automne ; les étudiants confrontés en permanence à des difficultés financières graves ne représentent sans doute guère plus du quart des demandeurs d'aide. Sans doute, il n'est pas exclu que le nombre d'étudiants en grave difficulté ponctuelle qui n'ont pas demandé d'aide publique exceptionnelle soit sensiblement plus élevé que celui  marginal  des demandeurs non confrontés à de graves difficultés économiques ; mais il est peu vraisemblable, on l'a vu, que les étudiants en détresse permanente ou fréquente ne sollicitent pas d'aide.
Si l'on généralise les conclusions de l'enquête réalisée à Caen, on peut estimer que la proportion d'étudiants en situation de pauvreté chronique se situe entre 1% et 1,5% de l'ensemble des inscrits dans l'enseignement supérieur. On retrouve un pourcentage du même ordre si l'on retranche des demandeurs d'aide exceptionnelle les étudiants qui se trouvent dans l'un des cas suivants : - avoir épargné entre le début de l'année universitaire et l'enquête (mars  avril) - bénéficier d'une bourse d'un montant au moins égal à 5 000 F par mois, - recevoir régulièrement de leur famille, toute l'année ou en période de cours, une somme au moins égale à 5 000 F par mois ; - vivre en couple, marié ou non, avec une personne exerçant une activité rémunérée à plein temps , - recevoir des aides, autres qu'une bourse, d'un montant mensuel total au moins égal à 5 000F par mois; - travailler à temps plein, ou au moins à mitemps au moins six mois par an - habiter chez ses parents de façon totalement gratuite. Les demandeurs d'aide exceptionnelle qui ne disposent d'aucune de ces ressources représentent 1,3% des étudiants. La faiblesse du pourcentage ne doit pas faire oublier qu'il correspond à un effectif important, de l'ordre de vingt trois mille inscrits dans l'enseignement supérieur (3) mais c'est évidemment beaucoup moins que certains chiffres  10%, voire plus qui ont été imprudemment avancés.
Si les étudiants sont rarement très pauvres, c'est parce que les très pauvres deviennent rarement étudiants: en 1997, la part des étudiants dont le père (ou le “ parent de référence ”) gagnait au plus 5 000 F par mois n'excédait pas 10,6% (avec des inégalités fortes entre les filières : 28,5% en STS, contre 3% dans les CPGE scientifiques et 1,5% dans les CPGE de lettres). C'est aussi parce que les bourses atténuent la pauvreté des étudiants issus des familles les plus défavorisées ; en 1997, le montant moyen mensuel des bourses était de 2 078 F pour les étudiants sans famille (parents décédés), de 1991 F quand le revenu total des parents de l'étudiant était inférieur à 5 000 F par mois et de 1731 F entre 5 000 et 10 000 F, contre 1504 F entre 10 000 et 15 000 F et 1507 F entre 15 000 et 20 000 F. Il faudrait aussi prendre en compte les inscrits qui ont abandonné rapidement leurs études parce qu'ils n'ont pu surmonter de graves difficultés matérielles (qui sont par définition hors du champ de l'enquête). Les situations de pauvreté grave et durable ne doivent pas non plus faire perdre de vue les étudiants qui compensent l'insuffisance de leurs ressources en prenant un travail qui concurrence leurs études, compromettant ainsi leurs chances de réussite , ce sont eux qui font l'objet de la deuxième partie de ce rapport.

(1) C. Grignon et al., Les conditions de vie des étudiants, Paris, La documentation française, 1996 ; J.C. Eicher et L. Gruel, Le financement de la vie étudiante, Paris, La documentation française, 1996 ; C. Grignon et L. Gruel, La vie étudiante, Paris, PUF, 1999 1 C. Grignon (éd,), Les conditions de vie des étudiants, enquête OVE 1997, Paris, PUF, 2000.
(2) D. Le Gall et S. Neelz, Les usagers du service social du CROUS de l'université de Caen  Population et caractéristiques de la demande, Rapport du laboratoire d'analyse socioanthropologique du risque, Université de Caen Basse Normandie, 1999.
(3) On peut supposer que cet effectif a progressé entre 1994 (où le pourcentage de demandeurs d'aide exceptionnelle n'était que de 3,1%) et 1997, étant cependant entendu que la comparaison porte sur l'ensemble des demandeurs (en difficulté chronique ou ponctuelle) et peut être affectée par des changements intervenus dans l'“ offre ” (éventail des aides disponibles, accueil et visibilité des services sociaux).

 
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