II-
Difficultés matérielles et difficultés scolaires
Les étudiants pauvres
ne sont en effet pas les seuls à être confrontés à une conciliation
difficile entre le maintien de conditions de vie acceptables et le suivi
convenable d'études supérieures. La condition d'étudiant est par définition
temporaire: la réussite se mesure à la fois au niveau final des études
et à la précocité, l'idéal étant de parvenir au plus vite au terme du
parcours le plus long. On ne peut donc pas transposer directement au
cas des étudiants la notion standard de précarité, qui désigne à l'origine
la précarité de l'emploi et qui a fini par servir d'euphémisme pour
pauvreté.
Par précarité, il faut entendre l'accroissement des risques d'échec
ou d'abandon qui résulte de la concurrence entre l'exercice d'une activité
rémunérée et les exigences des études. Comme on le verra, cette concurrence
peut se traduire par une interruption prématurée des études, mais également
par leur prolongation : les étudiants “précarisés” peuvent être aussi,
par un paradoxe apparent, ceux qui s'attardent le plus dans leurs études.
La diversité
des emplois étudiants
Les étudiants qui n'exercent aucune activité rémunérée pendant l'année
universitaire (en dehors des vacances d'été) sont largement majoritaires
: 62,8%8. Parmi ceux qui ont une activité, 40,5% travaillent occasionnellement,
17,9% travaillent au moins à mi-temps, au moins six mois par an (soit
6,6% de l'ensemble des étudiants), 15,7% travaillent à plein temps (5,8%
de l'ensemble). S'agissant de la concurrence entre le travail et les
études, il faut évidemment mettre à part les activités rémunérées qui
sont intégrées aux études (par exemple les emplois d'ATER, de professeur
stagiaire ou d'élève professeur, de vacataire universitaire, d'interne
ou d'externe des hôpitaux) ; elles concernent 19% des étudiants qui
travaillent, 7% de l'ensemble des étudiants (et sont fréquemment exercées
par les étudiants issus des classes supérieures). Les activités rémunérées
sans rapport avec les études sont très diverses ; elles vont de l'activité
d'appoint traditionnelle au métier à plein temps, des tâches d'exécution
aux emplois qualifiés susceptibles de déboucher sur un recrutement.
Les plus fréquentes sont la garde d'enfants (mentionnée par 24,3% des
étudiants qui travaillent pendant l'année universitaire), les leçons
particulières (17,3%), mais aussi les “jobs” d'employé de commerce (21,8%).
Toujours parmi les étudiants qui travaillent, 12,9% sont ou ont été
animateurs, 3,1% enquêteurs ; 9,9% sont ou ont été surveillants, 3,3%
instituteurs , 14,1% sont ou ont été ouvriers ou employés de service,
9,7% employés de bureau, 3,3% exercent ou ont exercé un emploi de cadres.
Inégalement exigeantes en temps, les activités rémunérées auxquelles
les étudiants ont recours ne concurrencent pas les études au même degré.
La proportion d'étudiants qui travaillent à plein temps varie beaucoup
selon les activités ; de 35,3% pour les surveillants, de 29% pour les
instituteurs, de 28,9% pour les cadres, elle passe à 15,6% pour les
employés de bureau, à 9,2% pour les ouvriers, à7,9% pour les animateurs,
à 5,9% pour les employés de commerce, à 5,4% pour les enquêteurs, à4,5%
pour les étudiants qui donnent des cours particuliers, et à 2,9% pour
la garde d'enfants.
Parmi les étudiants qui travaillent, nombreux sont ceux qui exercent
ou ont exercé plusieurs activités. Les combinaisons les plus fréquentes
associent entre eux des emplois exercés rarement à plein temps: garde
d'enfants et cours particuliers, garde d'enfants et employé de commerce,
garde d'enfants et animateur, cours particuliers et employé de commerce.
63,8% des étudiants qui ont fait de la garde d'enfants, 64,1% de ceux
qui donnent des cours, 66% des enquêteurs, 60% des animateurs ont eu
une ou plusieurs autres activités (sans rapport avec les études) -,
c'est encore le cas pour 40% des étudiants qui ont travaillé ou travaillent
comme ouvriers, pour 33,6% des surveillants, pour 32,2% de ceux qui
ont ou ont eu un emploi de cadre. Plus l'activité consiste uniquement
en jobs occasionnels, et plus elle se rencontre chez les étudiants issus
des classes supérieures : la pratique exclusive du travail chez les
particuliers (leçons ou garde d'enfants) est 2,3 fois plus fréquente
lorsque le revenu des parents est supérieur à 20 000 F par mois que
lorsqu'il ne dépasse pas 5000F.
Pour délimiter la population des étudiants assujettis à un travail rétribué
susceptible de compromettre leurs études, on a donc retenu, parmi ceux
qui travaillent au moins à mi-temps et au moins six mois par an et qui
n'exercent pas d'activité intégrée aux études, ceux qui exercent au
moins une des activités suivantes : surveillant, instituteur, ouvrier
ou personnel de service, employé de commerce, employé de bureau, cadre
; les étudiants qui font du baby-sitting, donnent des cours, travaillent
comme animateur ou comme enquêteur n'ont été retenus que s'ils exercent
une de ces activités. Si l'on adopte ces critères, la proportion d'étudiants
(de moins de 29 ans) partagés entre leurs études et l'obligation de
travailler atteint 6,8%, soit un effectif d'environ 110 000 (1). Ces
étudiants sont désignés ci-dessous par “ groupe 1 ”. Si l'on décide
de retenir tous les étudiants qui exercent au moins une activité sans
rapport avec leurs études, y compris le baby-sitting, les cours particuliers,
les “ jobs ” d'animateur ou d'enquêteur, àcondition que leur activité
leur apporte régulièrement au moins 2 500 F par mois (le salaire étant
un indicateur du temps passé à travailler), la part des étudiants travailleurs
tombe à 4,3%, soit environ 70 000 étudiants (désignés ci-dessous par
“ groupe 2 ”).
Facteurs favorisant
le travail régulier sans rapport avec les études
La probabilité d'être assujetti à un travail qui empiète sur les études
(groupe 1) dépend très fortement de l'âge, du type d'études, des ressources
de la famille d'origine et du degré d'autonomie de l'étudiant par rapport
à celle-ci (tableau 3).
Les étudiants les plus âgés (de 26 à 28 ans) ont 5 fois plus de risques
de travailler que les étudiants les plus jeunes (20 ans et moins) ;
en revanche, la probabilité de travailler est plus faible chez les étudiants
de troisième cycle. D'une manière générale, la probabilité de travailler
est d'autant plus faible que les exigences des études, en matière d'assiduité
ou de travail personnel, sont plus grandes. Ainsi, les étudiants des
UR de lettres et de langues, de sciences humaines, de droit et de sciences
économiques ont respectivement 2,6, 2,4 et 1,7 fois plus de chances
(au sens statistique du terme) que les étudiants en sciences de travailler
régulièrement comme ouvrier, comme employé ou comme cadre ; inversement
les étudiants en médecine (et autres études sanitaires), les élèves
des classes de préparation aux grandes écoles et les élèves des IUT
en ont respectivement 2,4, 7,5 et 1,6 fois moins. La probabilité de
travailler est plus forte quand les revenus de la famille de l'étudiant
sont inférieurs à 20 000 F par mois, avec un maximum entre 5 000 et
10 000 F ; comme on peut s'y attendre, elle est plus faible chez les
boursiers. Elle est également plus forte quand l'étudiant vit en couple,
quand ses parents sont divorcés ou séparés, quand l'étudiant n'habite
pas chez ses parents et paye son loyer, elle est en revanche plus faible
pour les étudiants décohabitants dont les parents payent intégralement
les frais de logement.
Le risque de devoir travailler est également un peu plus fort pour les
garçons, et nettement plus élevé pour les étudiants de la région parisienne
(Paris inclus), sans doute à la fois parce que la vie y est plus chère
et l'offre de travail plus large. La probabilité de travailler est nettement
liée au passé scolaire des étudiants ; elle est beaucoup plus faible
chez ceux qui étaient au lycée les meilleurs élèves : plus de deux fois
plus pour ceux qui ont obtenu une mention Très Bien au baccalauréat,
une fois et demi pour les titulaires d'une mention Bien. Comme nous
le verrons, l'exercice régulier d'une activité rétribuée sans rapport
avec les études diminue les chances de réussite et va de pair avec le
retard dans les études,
Tableau 3. Probabilité
d'exercer une activité régulière sans rapport avec les études (groupe
1)
| Sexe
masculin |
118 |
Type
d'études
UFR droit, sciences éco
UFR Lettres, langues
UFR Sciences humaines
UFR Sciences
Santé
IUT
CPGE
STS
|
X
168
266
241
100
43
62
14
NS
|
|
Age
20 ans et moins
21-22 ans
23-25 ans
26-28 ans
|
X
100
197
313
503
|
Cycle
1er cycle
2è cycle
3è cycle
|
100
NS
66 |
Revenu
des parents
5 000 F et moins
5 001-10 000 F
10 001-15 000F
15 001-20 000 F
20 001-30 000 F
Plus de 30 000 F
|
X
141
177
167
140
100
NS
|
Déroulement
des études
A l'heure
1 an de retard
2 ans et plus de retard
|
X
100
141
185 |
| Parents
divorcés ou séparés |
118 |
Réussite
dans l'enseignement secondaire
Bac mention Passable
Mention Assez Bien
Mention Bien
Mention Très Bien
|
100
83
73
46 |
| Père
au chômage |
87 |
Taille
de la ville d'études
100 000 à 300 000 h.
Plus de 300 000 h.
Paris et RP
|
X
NS
100
161 |
Type
de logement
Décohabitant à ses frais
Logé chez les parents
Décohabitant aux frais des parents
|
162
100
32
|
|
|
| Vit
en couple |
145 |
|
|
| Boursier |
44 |
|
|
Lecture :
Par rapport aux étudiants âgés de 20 ans et moins, catégorie de référence,
indice 100, les étudiants âgés de 21 à 22 ans ont 2 fois plus de chances
d'exercer une activité rémunérée à plein temps (indice 197), les étudiants
âgés de 23 à 25 ans 3 fois plus (indice 313), les étudiants âgés de
26 à 28 ans 5 fois plus (indice 503). Les boursiers (indice 44) ont
deux fois moins de chances de travailler que les non boursiers (exactement
2,3 , quand la variable a deux positions, la catégorie de référence,
ici les non boursiers, n'est pas mentionnée).
On trouve des résultats très semblables pour les étudiants du groupe
2. La proportion d'étudiants qui gagnent au moins 2 500 F par mois en
travaillant augmente régulièrement et fortement avec l'âge, passant
de moins de 2% au dessous de 21 ans à 7% à 23 ans, à 11,5% à 24 ans,
à 13,3% à 25 ans et à 17,8% à 26 ans et plus. L'effet du type d'études
demeure, lui aussi, tout à fait net : 8 ,2% d'étudiants travailleurs
dans les UFR de lettres et langues, 9,8% dans les UFR de sciences humaines,
5,9% en droit et en sciences politiques, contre 3% dans les UFR de sciences
physiques, 1,8% en biologie, 1,1% en médecine (et autres disciplines
de la santé), 0,8% dans les lUT et dans les STS, 0% dans les classes
de préparation, tant littéraires que scientifiques. Il en va de même
en ce qui concerne l'influence du rapport de l'étudiant à sa famille
d'origine et de son degré d'autonomie. De 2,7% chez les étudiants qui
habitent chez leurs parents, la proportion des étudiants qui travaillent
passe à 11,7% chez ceux qui habitent en couple un logement indépendant
et à 21,9% pour ceux qui habitent un logement dont ils sont eux-mêmes
propriétaires ; elle est de 10, 1 % chez les étudiants qui vivent en
couple (contre 4,3% en moyenne). Qu'elles soient en argent ou en nature,
les aides publiques dispensent de travailler au détriment des études
: la proportion d'étudiants travailleurs tombe à1,6% chez les boursiers,
à 2,2% chez les étudiants logés en cité universitaire ou en internat.
Travail régulier
et poursuite d'études
L'exercice d'une activité rétribuée régulière va de pair avec le déroulement
irrégulier des études. Les étudiants du groupe 1 sont beaucoup moins
nombreux proportionnellement que les autres étudiants àavoir réussi
la totalité des examens auxquels ils se sont présentés l'année précédant
l'enquête : 46,6% contre 61 % , ils sont aussi plus nombreux à avoir
abandonné les études dans lesquelles ils s'étaient engagés: 5,2% contre
3,3%. Ils sont plus nombreux à avoir obtenu une réussite partielle (qui
n'exclut pas le redoublement): 32,8% contre 21,8%, et à peine plus nombreux
àavoir connu un échec complet (15,4% contre 14%).
On obtient des résultats très voisins pour les étudiants du groupe 2,
à ceci près qu'ils sont encore plus nombreux à avoir eu une réussite
partielle - 35,5% (14,3% ont échoué à tous leurs examens).
Une première analyse des données dont nous disposons (au moyen des “
tris croisés ” habituels) donne donc à penser que le travail régulier,
sans rapport avec les études, diminue les chances de réussite, augmente
les risques d'abandon, mais n'augmente pas les risques d'échec. On peut
supposer que ceux-ci se réduisent pour ainsi dire d'eux-mêmes, dans
la mesure où les étudiants qui travaillent sont exclus des filières
les plus exigeantes, qui sont aussi les plus risquées, comme les CPGE
ou les études médicales. Surtout, l'enquête de l'OVE ne porte que sur
des “ survivants ” : les anciens inscrits, qui ont abandonné complètement
leurs études sur un échec tombent par définition en dehors de son champ,
Si l'on isole l'effet propre de l'exercice d'une activité rétribuée,
en neutralisant celui des autres facteurs susceptibles d'influer sur
le déroulement des études, on constate que les étudiants travailleurs
ont des chances nettement plus faibles d'avoir réussi l'ensemble des
examens auxquels ils se sont présentés à la fin de l'année qui a précédé
celle de l'enquête, et ce quelle que soit la définition, plus ou moins
restrictive, de l'activité rémunérée régulière que l'on adopte
(2) .Quand on neutralise l'effet propre de la discipline, on
voit apparaître, pour les étudiants du groupe 1, un effet positif du
travail rétribué sur les probabilités d'échec aux examens (indice 118,
significatif à p. 006). On a de bonnes raisons de penser que l'échec,
complet ou partiel, favorise en retour l'exercice d'une activité rémunérée
concurrente des études. C'est sans doute un bon exemple de mécanisme
circulaire et cumulatif : l'échec entraîne une détérioration des conditions
de vie (2) qui le rend plus probable encore.
Comme l'enquête mesure le travail rémunéré au cours de l'année universitaire
où elle est réalisée, et la réussite à la fin de l'année précédente,
on peut seulement affirmer avec certitude que le travail est une conséquence
de l'absence de réussite. En ce qui concerne la relation de cause à
effet inverse, entre le travail et le degré de réussite, nous sommes
réduits aux conjectures , on peut raisonnablement supposer qu'une proportion
importante d'étudiants travailleurs exerçaient déjà une activité rémunérée
l'année précédant celle de l'enquête, mais, pour le moment, nous ne
la connaissons pas". L'ambivalence de la relation entre l'emploi rémunéré
régulier et le déroulement des études se voit particulièrement bien
dans le retard avec lequel les étudiants qui travaillent parcourent
le cursus (comme le niveau d'études est celui qui a été atteint l'année
de l'enquête, on peut parcourir cette relation dans les deux sens avec
le même degré de certitude).
Les étudiants qui travaillent (groupe 1) sont plus de deux fois moins
nombreux, proportionnellement, à être à l'heure dans leur cursus (18,1%
contre 42,8%) et, inversement, plus de deux fois plus nombreux à avoir
deux ans et plus de retard (45,6% contre 18,4%). Les écarts sont encore
plus grands pour les étudiants du groupe 2: 13,1% seulement d'entre
eux sont à l'heure, et 52,9% ont au moins deux ans de retard. Si l'on
neutralise les effets des autres variables, notamment celui de l'âge
et celui de la discipline, on constate que la probabilité de parcourir
le cursus sans prendre de retard est nettement plus faible pour les
étudiants qui travaillent, qu'il s'agisse du groupe 1 (indice 59), ou
du groupe 2 (indice 53).
Etudiants travailleurs
ou travailleurs étudiants ?
A certains égards, les étudiants qui exercent régulièrement une activité
non liée aux études s'apparentent aux étudiants en difficulté économique
(ils sont eux aussi confrontés à la concifiation difficile entre l'entretien
de conditions de vie acceptables et le suivi des études) - mais cela
n'autorise pas à additionner les deux sous-populations pour calculer
une sorte de total des étudiants précarisés même si ces sous-populations
ne se recoupent pas, L'activité rémunérée, même délimitée comme nous
l'avons fait, peut avoir des significations très différentes. Les étudiants
concernés sont hétérogènes du point de vue de l'origine sociale ; ainsi
les étudiants dont les parents perçoivent moins de 10 000 F par mois
sont proportionnellement plus nombreux parmi eux - 26,2% contre 19,3%
- mais ils demeurent, même dans cette catégorie, moins nombreux que
les étudiants dont les parents ont des revenus supérieurs à 20 000 F
27,5%. Ils diffèrent sans doute encore plus entre eux par le type de
relation entre l'activité et les études. A côté des étudiants salariés
pour lesquels le travail constitue un complément d'activité provisoire,
on trouve des salariés étudiants, ayant interrompu pendant plusieurs
années leurs études, puis les reprenant dans la perspective d'une promotion
ou d'une autre forme de mobilité, ce sont alors les études qui font
figure de complément. Même dans le cas, beaucoup plus courant, de la
formation dite initiale, il peut être difficile de tracer la frontière
entre les étudiants qui commencent às'insérer professionnellement sans
renoncer à enrichir (3) leur curriculum par un diplôme supplémentaire,
et les étudiants qui visent prioritairement la progression dans le cursus
universitaire sans négliger l'avantage qu'une expérience professionnelle
peut procurer ultérieurement sur le marché du travail.
Dans les deux cas, le travail rémunéré et le travail scolaire apparaissent
comme des moyens (dont l'ordre de priorité peut être variable) d'obtenir
un emploi acceptable. Il est vrai que certains emplois (surveillants,
manutentionnaires, gardiens de nuit dans l'hôtellerie, etc.) peuvent
difficilement passer pour des voies d'accès privilégiées au marché de
l'emploi. Mais, parmi les étudiants du groupe 2, un sur cinq a suivi
un stage durant l'année qui a précédé l'enquête ; 13,4% ont occupé un
emploi de cadre ou d'animateur, les postes d'employés (47% des étudiants
du groupe 1) eux mêmes peuvent déboucher sur une embauche (des étudiants
de LEA peuvent, par exemple, commencer leur vie professionnelle comme
employés d'un service commercial). Si certains étudiants recherchent
dans l'activité rémunérée un moyen d'insertion professionnelle, d'autres
peuvent l'utiliser, au contraire, pour retarder l'entrée dans la vie
active et dans la vie d'adulte. Les emplois de surveillants, par exemple,
n'offrent pas que des désavantages: handicap pour ceux que leur situation
sociale (la charge d'une famille, par exemple) ou leurs valeurs incitent
à parcourir aussi rapidement que possible les étapes du cursus universitaire,
ils peuvent être pour d'autres une façon relativement satisfaisante
de prolonger la période intermédiaire de la jeunesse. Les surveillants
à plein temps disposent de ressources sensiblement supérieures à celles
de la plupart de leurs condisciples (leur salaire moyen est, à lui seul,
plus élevé que les ressources monétaires moyennes des étudiants, une
fois cumulés rémunérations, aides publiques diverses et versements familiaux).
Mais ils ne sont pas les seuls à se procurer par le travail une amélioration
de leur mode de vie, et pas seulement des ressources indispensables
à la poursuite de leurs études. Parmi les étudiants décohabitants situés
dans la tranche d'âge des 23-25 ans (période charnière dans la conquête
de l'autonomie matérielle), ceux qui travaillent régulièrement (groupe
1) disposent de logements plus grands (2 pièces en moyenne contre 1,7)
et dépensent davantage pour leur logement (1999 F par mois contre 1837
F) ; ils dépensent aussi davantage pour leurs sorties (206 F contre
169 F) et pour leurs vêtements (144 F contre 112 F) ; ils sont nettement
plus nombreux, proportionnellement, à posséder personnellement une voiture
(53,7% contre 33,5%), plus nombreux également à disposer à la fois d'un
récepteur de télévision, d'un magnétoscope et d'une chaîne hi-fi (37,4%
contre 21,6%). Les étudiants concernés ne se sont sans doute pas tous
mis à travailler pour améliorer leur mode de vie; mais s'ils arrêtaient
de travailler, il leur faudrait renoncer à un mode de vie auquel ils
se sont habitués. Enfin l'exercice d'une activité rémunérée concurrente
des études peut être dictée moins par des motifs économiques que par
des incitations, à la fois psychologiques et culturelles, à la conquête
de l'autonomie, à l'émancipation par rapport à la tutelle parentale.
Cette dimension est sans doute toujours plus ou moins présente lorsque
l'étudiant travaille, mais il faut distinguer entre l'autonomie forcée,
imposée par la faiblesse des ressources familiales, et l'autonomie choisie
(qui peut aussi bien correspondre à une prise de distance voulue de
part et d'autre qu'à un conflit aboutissant à la rupture). La décohabitation
de voisinage (étudiants n'habitant pas chez leurs parents alors que
la distance entre le domicile de ceux-ci et le lieu d'études est inférieure
à 30 km) peut sans doute être plus ou moins imposée, notamment par les
exigences des études" ; mais elle constitue un bon indicateur de l'autonomie
choisie. Or, elle se rencontre plus souvent chez les étudiants qui ont
un emploi régulier: 16,9% des étudiants du groupe 1, 19,8% des étudiants
du groupe 2, contre 9, 1 % en moyenne (4). Parmi les 110 000 étudiants
travailleurs recensés par l'enquête de l'OVE, un certain nombre sont
sans doute contraints de travailler pour poursuivre leurs études. Mais
le travail ne permet pas de poursuivre n'importe quel type d'études
; les filières les plus prestigieuses et les plus sélectives exigent
que la vie des étudiants soit tout entière organisée autour des études
, elles ne tolèrent ni la concurrence des loisirs ni celle d'une activité
rémunérée régulière. Les étudiants que le manque de ressources force
à travailler en sont pratiquement exclus. C'est seulement dans les régions
et aux niveaux du système d'enseignement supérieur où la pression académique
est moins forte, et où l'on peut mener une vie moins studieuse et moins
ascétique, que l'on est autorisé à travailler pour poursuivre des études.
Il n'est donc pas étonnant que l'on y voie se développer des formes
très diverses d'articulation et de compromis entre le travail, les études
et les loisirs. La hiérarchie des études supérieures tend à faire croire
que les attentes et les normes des études dominantes s'imposent également
à tous les étudiants, que tous partagent la même définition de l'excellence
et la même conception de la vie étudiante ; on oublie ainsi, par une
sorte de “ studiocentrisme ”, que les étudiants contraints de travailler
par manque de ressources ont rarement accès aux études les plus contraignantes,
et qu'à ressources égales, on est davantage incité à travailler dans
les filières les moins exigeantes.
(1) Champ couvert
par l'enquête : ensemble des inscrits en 1996-1997 dans un établissement
d'enseignement supérieur français à l'exclusion des grandes écoles ;
étudiants de moins de 29 ans.
(2) Cf C. Grignoti, L. Gruel La vie étudiante, op. cit., pp. 175, sq.
rapport aux études.
(3) Un certain nombre
d'étudiants qui travaillaient en 1996 ont cessé de travailler en 1997
; si on les comptait comme non travailleurs, on obtiendrait un taux
de réussite plus élevé parmi les étudiants travailleurs (et un taux
de réussite légèrement plus faible parmi les étudiants non travailleurs).
Mais, inversement, un certain nombre d'étudiants qui ne travaillaient
pas en 1996 se sont mis à travailler en 1997 -, si on les comptait comme
travailleurs, on verrait au contraire le taux de réussite diminuer parmi
les étudiants travailleurs (et augmenter parmi les étudiants non travailleurs).
Or c'est ce dernier cas qui est le plus probable, nous savons en effet
que la probabilité d'exercer une activité rémunérée régulière sans rapport
avec les études augmente avec l'âge. L'erreur due au décalage entre
l'année où l'on observe le travail et celle où l'on mesure la réussite
est donc, dans l'ensemble, défavorable à notre hypothèse : si nous connaissions
la proportion réelle d'étudiants qui travaillaient l'année précédant
l'enquête (comme ce sera le cas pour l'enquête 2000), nous observerions
des différences de réussite encore plus fortes entre étudiants actifs
et étudiants non actifs.
(4) Cf C. Grignon
(éd,), Les conditions de vie des étudiants, Enquête OVE, Paris, PUF,
2000, pp. 30 sq.