LES ETUDIANTS EN DIFFICULTE : PAUVRETE ET PRECARITE
0 B S E R V A T 0 I R E D E L A V I E É T U D I A N T E
RAPPORT A MONSIEUR LE MINISTRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE
LES ÉTUDIANTS EN DIFFICULTÉ PAUVRETÉ' ET PRÉCARITÉ
Claude Grignon Président du Comité scientifique de l'OVE mai 2000 6 / 8, RUE JEAN CALVIN - BP. 49 - 75222 PARIS CEDEX 05 TÉL : 01 55 43 57 92 - FAX : 01 55 43 57 19
 
II- Difficultés matérielles et difficultés scolaires

Les étudiants pauvres ne sont en effet pas les seuls à être confrontés à une conciliation difficile entre le maintien de conditions de vie acceptables et le suivi convenable d'études supérieures. La condition d'étudiant est par définition temporaire: la réussite se mesure à la fois au niveau final des études et à la précocité, l'idéal étant de parvenir au plus vite au terme du parcours le plus long. On ne peut donc pas transposer directement au cas des étudiants la notion standard de précarité, qui désigne à l'origine la précarité de l'emploi et qui a fini par servir d'euphémisme pour pauvreté.
Par précarité, il faut entendre l'accroissement des risques d'échec ou d'abandon qui résulte de la concurrence entre l'exercice d'une activité rémunérée et les exigences des études. Comme on le verra, cette concurrence peut se traduire par une interruption prématurée des études, mais également par leur prolongation : les étudiants “précarisés” peuvent être aussi, par un paradoxe apparent, ceux qui s'attardent le plus dans leurs études.

La diversité des emplois étudiants
Les étudiants qui n'exercent aucune activité rémunérée pendant l'année universitaire (en dehors des vacances d'été) sont largement majoritaires : 62,8%8. Parmi ceux qui ont une activité, 40,5% travaillent occasionnellement, 17,9% travaillent au moins à mi-temps, au moins six mois par an (soit 6,6% de l'ensemble des étudiants), 15,7% travaillent à plein temps (5,8% de l'ensemble). S'agissant de la concurrence entre le travail et les études, il faut évidemment mettre à part les activités rémunérées qui sont intégrées aux études (par exemple les emplois d'ATER, de professeur stagiaire ou d'élève professeur, de vacataire universitaire, d'interne ou d'externe des hôpitaux) ; elles concernent 19% des étudiants qui travaillent, 7% de l'ensemble des étudiants (et sont fréquemment exercées par les étudiants issus des classes supérieures). Les activités rémunérées sans rapport avec les études sont très diverses ; elles vont de l'activité d'appoint traditionnelle au métier à plein temps, des tâches d'exécution aux emplois qualifiés susceptibles de déboucher sur un recrutement. Les plus fréquentes sont la garde d'enfants (mentionnée par 24,3% des étudiants qui travaillent pendant l'année universitaire), les leçons particulières (17,3%), mais aussi les “jobs” d'employé de commerce (21,8%). Toujours parmi les étudiants qui travaillent, 12,9% sont ou ont été animateurs, 3,1% enquêteurs ; 9,9% sont ou ont été surveillants, 3,3% instituteurs , 14,1% sont ou ont été ouvriers ou employés de service, 9,7% employés de bureau, 3,3% exercent ou ont exercé un emploi de cadres.
Inégalement exigeantes en temps, les activités rémunérées auxquelles les étudiants ont recours ne concurrencent pas les études au même degré. La proportion d'étudiants qui travaillent à plein temps varie beaucoup selon les activités ; de 35,3% pour les surveillants, de 29% pour les instituteurs, de 28,9% pour les cadres, elle passe à 15,6% pour les employés de bureau, à 9,2% pour les ouvriers, à7,9% pour les animateurs, à 5,9% pour les employés de commerce, à 5,4% pour les enquêteurs, à4,5% pour les étudiants qui donnent des cours particuliers, et à 2,9% pour la garde d'enfants.
Parmi les étudiants qui travaillent, nombreux sont ceux qui exercent ou ont exercé plusieurs activités. Les combinaisons les plus fréquentes associent entre eux des emplois exercés rarement à plein temps: garde d'enfants et cours particuliers, garde d'enfants et employé de commerce, garde d'enfants et animateur, cours particuliers et employé de commerce. 63,8% des étudiants qui ont fait de la garde d'enfants, 64,1% de ceux qui donnent des cours, 66% des enquêteurs, 60% des animateurs ont eu une ou plusieurs autres activités (sans rapport avec les études) -, c'est encore le cas pour 40% des étudiants qui ont travaillé ou travaillent comme ouvriers, pour 33,6% des surveillants, pour 32,2% de ceux qui ont ou ont eu un emploi de cadre. Plus l'activité consiste uniquement en jobs occasionnels, et plus elle se rencontre chez les étudiants issus des classes supérieures : la pratique exclusive du travail chez les particuliers (leçons ou garde d'enfants) est 2,3 fois plus fréquente lorsque le revenu des parents est supérieur à 20 000 F par mois que lorsqu'il ne dépasse pas 5000F.
Pour délimiter la population des étudiants assujettis à un travail rétribué susceptible de compromettre leurs études, on a donc retenu, parmi ceux qui travaillent au moins à mi-temps et au moins six mois par an et qui n'exercent pas d'activité intégrée aux études, ceux qui exercent au moins une des activités suivantes : surveillant, instituteur, ouvrier ou personnel de service, employé de commerce, employé de bureau, cadre ; les étudiants qui font du baby-sitting, donnent des cours, travaillent comme animateur ou comme enquêteur n'ont été retenus que s'ils exercent une de ces activités. Si l'on adopte ces critères, la proportion d'étudiants (de moins de 29 ans) partagés entre leurs études et l'obligation de travailler atteint 6,8%, soit un effectif d'environ 110 000 (1). Ces étudiants sont désignés ci-dessous par “ groupe 1 ”. Si l'on décide de retenir tous les étudiants qui exercent au moins une activité sans rapport avec leurs études, y compris le baby-sitting, les cours particuliers, les “ jobs ” d'animateur ou d'enquêteur, àcondition que leur activité leur apporte régulièrement au moins 2 500 F par mois (le salaire étant un indicateur du temps passé à travailler), la part des étudiants travailleurs tombe à 4,3%, soit environ 70 000 étudiants (désignés ci-dessous par “ groupe 2 ”).

Facteurs favorisant le travail régulier sans rapport avec les études
La probabilité d'être assujetti à un travail qui empiète sur les études (groupe 1) dépend très fortement de l'âge, du type d'études, des ressources de la famille d'origine et du degré d'autonomie de l'étudiant par rapport à celle-ci (tableau 3).
Les étudiants les plus âgés (de 26 à 28 ans) ont 5 fois plus de risques de travailler que les étudiants les plus jeunes (20 ans et moins) ; en revanche, la probabilité de travailler est plus faible chez les étudiants de troisième cycle. D'une manière générale, la probabilité de travailler est d'autant plus faible que les exigences des études, en matière d'assiduité ou de travail personnel, sont plus grandes. Ainsi, les étudiants des UR de lettres et de langues, de sciences humaines, de droit et de sciences économiques ont respectivement 2,6, 2,4 et 1,7 fois plus de chances (au sens statistique du terme) que les étudiants en sciences de travailler régulièrement comme ouvrier, comme employé ou comme cadre ; inversement les étudiants en médecine (et autres études sanitaires), les élèves des classes de préparation aux grandes écoles et les élèves des IUT en ont respectivement 2,4, 7,5 et 1,6 fois moins. La probabilité de travailler est plus forte quand les revenus de la famille de l'étudiant sont inférieurs à 20 000 F par mois, avec un maximum entre 5 000 et 10 000 F ; comme on peut s'y attendre, elle est plus faible chez les boursiers. Elle est également plus forte quand l'étudiant vit en couple, quand ses parents sont divorcés ou séparés, quand l'étudiant n'habite pas chez ses parents et paye son loyer, elle est en revanche plus faible pour les étudiants décohabitants dont les parents payent intégralement les frais de logement.
Le risque de devoir travailler est également un peu plus fort pour les garçons, et nettement plus élevé pour les étudiants de la région parisienne (Paris inclus), sans doute à la fois parce que la vie y est plus chère et l'offre de travail plus large. La probabilité de travailler est nettement liée au passé scolaire des étudiants ; elle est beaucoup plus faible chez ceux qui étaient au lycée les meilleurs élèves : plus de deux fois plus pour ceux qui ont obtenu une mention Très Bien au baccalauréat, une fois et demi pour les titulaires d'une mention Bien. Comme nous le verrons, l'exercice régulier d'une activité rétribuée sans rapport avec les études diminue les chances de réussite et va de pair avec le retard dans les études,

Tableau 3. Probabilité d'exercer une activité régulière sans rapport avec les études (groupe 1)

Sexe masculin 118 Type d'études
UFR droit, sciences éco
UFR Lettres, langues
UFR Sciences humaines
UFR Sciences
Santé
IUT
CPGE
STS

X
168
266
241
100
43

62
14
NS

Age
20 ans et moins
21-22 ans
23-25 ans
26-28 ans

X
100
197
313
503

Cycle
1er cycle
2è cycle
3è cycle

100
NS
66
Revenu des parents
5 000 F et moins
5 001-10 000 F
10 001-15 000F
15 001-20 000 F
20 001-30 000 F
Plus de 30 000 F

X
141
177
167
140
100
NS
Déroulement des études
A l'heure
1 an de retard
2 ans et plus de retard
X
100
141
185
Parents divorcés ou séparés 118

Réussite dans l'enseignement secondaire
Bac mention Passable
Mention Assez Bien
Mention Bien
Mention Très Bien


100
83
73
46
Père au chômage 87 Taille de la ville d'études
100 000 à 300 000 h.
Plus de 300 000 h.
Paris et RP

X
NS
100
161
Type de logement
Décohabitant à ses frais
Logé chez les parents
Décohabitant aux frais des parents

162
100
32
   
Vit en couple 145    
Boursier 44    

Lecture :
Par rapport aux étudiants âgés de 20 ans et moins, catégorie de référence, indice 100, les étudiants âgés de 21 à 22 ans ont 2 fois plus de chances d'exercer une activité rémunérée à plein temps (indice 197), les étudiants âgés de 23 à 25 ans 3 fois plus (indice 313), les étudiants âgés de 26 à 28 ans 5 fois plus (indice 503). Les boursiers (indice 44) ont deux fois moins de chances de travailler que les non boursiers (exactement 2,3 , quand la variable a deux positions, la catégorie de référence, ici les non boursiers, n'est pas mentionnée).
On trouve des résultats très semblables pour les étudiants du groupe 2. La proportion d'étudiants qui gagnent au moins 2 500 F par mois en travaillant augmente régulièrement et fortement avec l'âge, passant de moins de 2% au dessous de 21 ans à 7% à 23 ans, à 11,5% à 24 ans, à 13,3% à 25 ans et à 17,8% à 26 ans et plus. L'effet du type d'études demeure, lui aussi, tout à fait net : 8 ,2% d'étudiants travailleurs dans les UFR de lettres et langues, 9,8% dans les UFR de sciences humaines, 5,9% en droit et en sciences politiques, contre 3% dans les UFR de sciences physiques, 1,8% en biologie, 1,1% en médecine (et autres disciplines de la santé), 0,8% dans les lUT et dans les STS, 0% dans les classes de préparation, tant littéraires que scientifiques. Il en va de même en ce qui concerne l'influence du rapport de l'étudiant à sa famille d'origine et de son degré d'autonomie. De 2,7% chez les étudiants qui habitent chez leurs parents, la proportion des étudiants qui travaillent passe à 11,7% chez ceux qui habitent en couple un logement indépendant et à 21,9% pour ceux qui habitent un logement dont ils sont eux-mêmes propriétaires ; elle est de 10, 1 % chez les étudiants qui vivent en couple (contre 4,3% en moyenne). Qu'elles soient en argent ou en nature, les aides publiques dispensent de travailler au détriment des études : la proportion d'étudiants travailleurs tombe à1,6% chez les boursiers, à 2,2% chez les étudiants logés en cité universitaire ou en internat.

Travail régulier et poursuite d'études
L'exercice d'une activité rétribuée régulière va de pair avec le déroulement irrégulier des études. Les étudiants du groupe 1 sont beaucoup moins nombreux proportionnellement que les autres étudiants àavoir réussi la totalité des examens auxquels ils se sont présentés l'année précédant l'enquête : 46,6% contre 61 % , ils sont aussi plus nombreux à avoir abandonné les études dans lesquelles ils s'étaient engagés: 5,2% contre 3,3%. Ils sont plus nombreux à avoir obtenu une réussite partielle (qui n'exclut pas le redoublement): 32,8% contre 21,8%, et à peine plus nombreux àavoir connu un échec complet (15,4% contre 14%).
On obtient des résultats très voisins pour les étudiants du groupe 2, à ceci près qu'ils sont encore plus nombreux à avoir eu une réussite partielle - 35,5% (14,3% ont échoué à tous leurs examens).
Une première analyse des données dont nous disposons (au moyen des “ tris croisés ” habituels) donne donc à penser que le travail régulier, sans rapport avec les études, diminue les chances de réussite, augmente les risques d'abandon, mais n'augmente pas les risques d'échec. On peut supposer que ceux-ci se réduisent pour ainsi dire d'eux-mêmes, dans la mesure où les étudiants qui travaillent sont exclus des filières les plus exigeantes, qui sont aussi les plus risquées, comme les CPGE ou les études médicales. Surtout, l'enquête de l'OVE ne porte que sur des “ survivants ” : les anciens inscrits, qui ont abandonné complètement leurs études sur un échec tombent par définition en dehors de son champ, Si l'on isole l'effet propre de l'exercice d'une activité rétribuée, en neutralisant celui des autres facteurs susceptibles d'influer sur le déroulement des études, on constate que les étudiants travailleurs ont des chances nettement plus faibles d'avoir réussi l'ensemble des examens auxquels ils se sont présentés à la fin de l'année qui a précédé celle de l'enquête, et ce quelle que soit la définition, plus ou moins restrictive, de l'activité rémunérée régulière que l'on adopte (2) .Quand on neutralise l'effet propre de la discipline, on voit apparaître, pour les étudiants du groupe 1, un effet positif du travail rétribué sur les probabilités d'échec aux examens (indice 118, significatif à p. 006). On a de bonnes raisons de penser que l'échec, complet ou partiel, favorise en retour l'exercice d'une activité rémunérée concurrente des études. C'est sans doute un bon exemple de mécanisme circulaire et cumulatif : l'échec entraîne une détérioration des conditions de vie (2) qui le rend plus probable encore. Comme l'enquête mesure le travail rémunéré au cours de l'année universitaire où elle est réalisée, et la réussite à la fin de l'année précédente, on peut seulement affirmer avec certitude que le travail est une conséquence de l'absence de réussite. En ce qui concerne la relation de cause à effet inverse, entre le travail et le degré de réussite, nous sommes réduits aux conjectures , on peut raisonnablement supposer qu'une proportion importante d'étudiants travailleurs exerçaient déjà une activité rémunérée l'année précédant celle de l'enquête, mais, pour le moment, nous ne la connaissons pas". L'ambivalence de la relation entre l'emploi rémunéré régulier et le déroulement des études se voit particulièrement bien dans le retard avec lequel les étudiants qui travaillent parcourent le cursus (comme le niveau d'études est celui qui a été atteint l'année de l'enquête, on peut parcourir cette relation dans les deux sens avec le même degré de certitude).
Les étudiants qui travaillent (groupe 1) sont plus de deux fois moins nombreux, proportionnellement, à être à l'heure dans leur cursus (18,1% contre 42,8%) et, inversement, plus de deux fois plus nombreux à avoir deux ans et plus de retard (45,6% contre 18,4%). Les écarts sont encore plus grands pour les étudiants du groupe 2: 13,1% seulement d'entre eux sont à l'heure, et 52,9% ont au moins deux ans de retard. Si l'on neutralise les effets des autres variables, notamment celui de l'âge et celui de la discipline, on constate que la probabilité de parcourir le cursus sans prendre de retard est nettement plus faible pour les étudiants qui travaillent, qu'il s'agisse du groupe 1 (indice 59), ou du groupe 2 (indice 53).

Etudiants travailleurs ou travailleurs étudiants ?
A certains égards, les étudiants qui exercent régulièrement une activité non liée aux études s'apparentent aux étudiants en difficulté économique (ils sont eux aussi confrontés à la concifiation difficile entre l'entretien de conditions de vie acceptables et le suivi des études) - mais cela n'autorise pas à additionner les deux sous-populations pour calculer une sorte de total des étudiants précarisés même si ces sous-populations ne se recoupent pas, L'activité rémunérée, même délimitée comme nous l'avons fait, peut avoir des significations très différentes. Les étudiants concernés sont hétérogènes du point de vue de l'origine sociale ; ainsi les étudiants dont les parents perçoivent moins de 10 000 F par mois sont proportionnellement plus nombreux parmi eux - 26,2% contre 19,3% - mais ils demeurent, même dans cette catégorie, moins nombreux que les étudiants dont les parents ont des revenus supérieurs à 20 000 F 27,5%. Ils diffèrent sans doute encore plus entre eux par le type de relation entre l'activité et les études. A côté des étudiants salariés pour lesquels le travail constitue un complément d'activité provisoire, on trouve des salariés étudiants, ayant interrompu pendant plusieurs années leurs études, puis les reprenant dans la perspective d'une promotion ou d'une autre forme de mobilité, ce sont alors les études qui font figure de complément. Même dans le cas, beaucoup plus courant, de la formation dite initiale, il peut être difficile de tracer la frontière entre les étudiants qui commencent às'insérer professionnellement sans renoncer à enrichir (3) leur curriculum par un diplôme supplémentaire, et les étudiants qui visent prioritairement la progression dans le cursus universitaire sans négliger l'avantage qu'une expérience professionnelle peut procurer ultérieurement sur le marché du travail.
Dans les deux cas, le travail rémunéré et le travail scolaire apparaissent comme des moyens (dont l'ordre de priorité peut être variable) d'obtenir un emploi acceptable. Il est vrai que certains emplois (surveillants, manutentionnaires, gardiens de nuit dans l'hôtellerie, etc.) peuvent difficilement passer pour des voies d'accès privilégiées au marché de l'emploi. Mais, parmi les étudiants du groupe 2, un sur cinq a suivi un stage durant l'année qui a précédé l'enquête ; 13,4% ont occupé un emploi de cadre ou d'animateur, les postes d'employés (47% des étudiants du groupe 1) eux mêmes peuvent déboucher sur une embauche (des étudiants de LEA peuvent, par exemple, commencer leur vie professionnelle comme employés d'un service commercial). Si certains étudiants recherchent dans l'activité rémunérée un moyen d'insertion professionnelle, d'autres peuvent l'utiliser, au contraire, pour retarder l'entrée dans la vie active et dans la vie d'adulte. Les emplois de surveillants, par exemple, n'offrent pas que des désavantages: handicap pour ceux que leur situation sociale (la charge d'une famille, par exemple) ou leurs valeurs incitent à parcourir aussi rapidement que possible les étapes du cursus universitaire, ils peuvent être pour d'autres une façon relativement satisfaisante de prolonger la période intermédiaire de la jeunesse. Les surveillants à plein temps disposent de ressources sensiblement supérieures à celles de la plupart de leurs condisciples (leur salaire moyen est, à lui seul, plus élevé que les ressources monétaires moyennes des étudiants, une fois cumulés rémunérations, aides publiques diverses et versements familiaux). Mais ils ne sont pas les seuls à se procurer par le travail une amélioration de leur mode de vie, et pas seulement des ressources indispensables à la poursuite de leurs études. Parmi les étudiants décohabitants situés dans la tranche d'âge des 23-25 ans (période charnière dans la conquête de l'autonomie matérielle), ceux qui travaillent régulièrement (groupe 1) disposent de logements plus grands (2 pièces en moyenne contre 1,7) et dépensent davantage pour leur logement (1999 F par mois contre 1837 F) ; ils dépensent aussi davantage pour leurs sorties (206 F contre 169 F) et pour leurs vêtements (144 F contre 112 F) ; ils sont nettement plus nombreux, proportionnellement, à posséder personnellement une voiture (53,7% contre 33,5%), plus nombreux également à disposer à la fois d'un récepteur de télévision, d'un magnétoscope et d'une chaîne hi-fi (37,4% contre 21,6%). Les étudiants concernés ne se sont sans doute pas tous mis à travailler pour améliorer leur mode de vie; mais s'ils arrêtaient de travailler, il leur faudrait renoncer à un mode de vie auquel ils se sont habitués. Enfin l'exercice d'une activité rémunérée concurrente des études peut être dictée moins par des motifs économiques que par des incitations, à la fois psychologiques et culturelles, à la conquête de l'autonomie, à l'émancipation par rapport à la tutelle parentale. Cette dimension est sans doute toujours plus ou moins présente lorsque l'étudiant travaille, mais il faut distinguer entre l'autonomie forcée, imposée par la faiblesse des ressources familiales, et l'autonomie choisie (qui peut aussi bien correspondre à une prise de distance voulue de part et d'autre qu'à un conflit aboutissant à la rupture). La décohabitation de voisinage (étudiants n'habitant pas chez leurs parents alors que la distance entre le domicile de ceux-ci et le lieu d'études est inférieure à 30 km) peut sans doute être plus ou moins imposée, notamment par les exigences des études" ; mais elle constitue un bon indicateur de l'autonomie choisie. Or, elle se rencontre plus souvent chez les étudiants qui ont un emploi régulier: 16,9% des étudiants du groupe 1, 19,8% des étudiants du groupe 2, contre 9, 1 % en moyenne (4). Parmi les 110 000 étudiants travailleurs recensés par l'enquête de l'OVE, un certain nombre sont sans doute contraints de travailler pour poursuivre leurs études. Mais le travail ne permet pas de poursuivre n'importe quel type d'études ; les filières les plus prestigieuses et les plus sélectives exigent que la vie des étudiants soit tout entière organisée autour des études , elles ne tolèrent ni la concurrence des loisirs ni celle d'une activité rémunérée régulière. Les étudiants que le manque de ressources force à travailler en sont pratiquement exclus. C'est seulement dans les régions et aux niveaux du système d'enseignement supérieur où la pression académique est moins forte, et où l'on peut mener une vie moins studieuse et moins ascétique, que l'on est autorisé à travailler pour poursuivre des études. Il n'est donc pas étonnant que l'on y voie se développer des formes très diverses d'articulation et de compromis entre le travail, les études et les loisirs. La hiérarchie des études supérieures tend à faire croire que les attentes et les normes des études dominantes s'imposent également à tous les étudiants, que tous partagent la même définition de l'excellence et la même conception de la vie étudiante ; on oublie ainsi, par une sorte de “ studiocentrisme ”, que les étudiants contraints de travailler par manque de ressources ont rarement accès aux études les plus contraignantes, et qu'à ressources égales, on est davantage incité à travailler dans les filières les moins exigeantes.

(1) Champ couvert par l'enquête : ensemble des inscrits en 1996-1997 dans un établissement d'enseignement supérieur français à l'exclusion des grandes écoles ; étudiants de moins de 29 ans.
(2) Cf C. Grignoti, L. Gruel La vie étudiante, op. cit., pp. 175, sq. rapport aux études.

(3) Un certain nombre d'étudiants qui travaillaient en 1996 ont cessé de travailler en 1997 ; si on les comptait comme non travailleurs, on obtiendrait un taux de réussite plus élevé parmi les étudiants travailleurs (et un taux de réussite légèrement plus faible parmi les étudiants non travailleurs). Mais, inversement, un certain nombre d'étudiants qui ne travaillaient pas en 1996 se sont mis à travailler en 1997 -, si on les comptait comme travailleurs, on verrait au contraire le taux de réussite diminuer parmi les étudiants travailleurs (et augmenter parmi les étudiants non travailleurs). Or c'est ce dernier cas qui est le plus probable, nous savons en effet que la probabilité d'exercer une activité rémunérée régulière sans rapport avec les études augmente avec l'âge. L'erreur due au décalage entre l'année où l'on observe le travail et celle où l'on mesure la réussite est donc, dans l'ensemble, défavorable à notre hypothèse : si nous connaissions la proportion réelle d'étudiants qui travaillaient l'année précédant l'enquête (comme ce sera le cas pour l'enquête 2000), nous observerions des différences de réussite encore plus fortes entre étudiants actifs et étudiants non actifs.
(4) Cf C. Grignon (éd,), Les conditions de vie des étudiants, Enquête OVE, Paris, PUF, 2000, pp. 30 sq.

page précèdente
 
 
Retour à l'index