AVANT
- PROPOS
Le Premier Ministre
Lionel Jospin nous a confié le 17 février une mission exaltante, celle
de faire des propositions pour donner un nouvel élan et un dynamisme
accru à la recherche française. Les pistes à explorer étaient balisées
: comment resserrer encore davantage les liens entre recherche et enseignement
supérieur, comment accroître la mobilité et les échanges entre les personnels
des organismes de recherche fondamentale et ceux de l’enseignement supérieur,
quelles adaptations à porter aux procédures de recrutement et d’évaluation,
comment rajeunir les organismes de recherche, et donner plus d’autonomie
aux jeunes chercheurs. La recherche française est aujourd’hui à un tournant,
car en 50 ans les organismes de recherche fondamentale comme le CNRS
ou ceux plus tournés vers la recherche finalisée comme l’INRA (agronomie),
l’INSERM (santé), le CEA (énergie) ou encore le CNES (spatial) ont changé.
Ils sont devenus matures. Leurs personnels ont vieilli. La génération
de l’après-guerre s’apprête à partir à la retraite. Dans le même temps,
l’université s’est démocratisée, elle est devenue une université de
masse. Ses 76.000 enseignants-chercheurs ont su répondre à la demande
de formation de haut niveau de ses 2 millions d’étudiants. Enfin, on
a assisté à la mondialisation de la recherche qui est devenue le socle
des changements économiques. Le XXème siècle a été celui des révolutions
industrielles et technologiques. Ces progrès des techniques n’ont été
possibles que grâce aux avancées de la science. Le progrès s’est emballé.
Les technologies d’information et de la communication ont révolutionné
notre vie. L’ordinateur a démultiplié les capacités fantastiques de
nos mémoires et voilà qu’au milieu du siècle, Watson et Crick, en découvrant
la double hélice de l’ADN, ont donné le départ à la fantastique aventure
des sciences du vivant. L’homme a décrypté les logiciels de la vie,
demain il soignera les maladies génétiques. Comment un pays pourrait-il
se désintéresser de cette véritable compétition mondiale qui s’est instaurée
pour acquérir le savoir et valoriser les savoir-faire ? Tous les pays
développés se battent pour développer les technologies clé, pour obtenir
les premiers les brevets.
Le Premier Ministre nous a demandé de poser un diagnostic pour savoir
si la France est adaptée à un tel enjeu. Pour tenter d’y répondre, nous
nous sommes immergés dans le monde de la recherche, nous avons beaucoup
écouté, dialogué, débattu : 20 universités, grandes écoles ou organismes
de recherche, près de 100 laboratoires visités; 80 heures de débat public,
300 heures d’audition, 5000 acteurs de la recherche rencontrés dont
1000 personnes dans l’amphithéâtre de la Sorbonne un samedi, le premier
week-end de l’été; 10.000 personnes se sont connectées sur le forum
électronique. La communauté scientifique attendait le débat. Personne
ne peut nous reprocher de l’avoir mené en catimini. Nous nous sommes
entourés d’un Comité de Pilotage, présidé par Jean-Pierre Bourguignon,
qui nous a aidé à la réussite de cette consultation. Nous faisons donc
aujourd’hui 60 propositions concrètes à Lionel Jospin. Nous sommes persuadés
qu’elles seront largement acceptées car elles ont été discutées, débattues.
Nous n’avons voulu ni d’un cahier de doléances, ni d’un constat d’immobilisme.
Nous proposons tout simplement que la recherche française de demain
soit mieux armée pour répondre aux défis du futur. Nous voulons une
recherche performante, dans le service public, s’articulant autour d’universités,
de grandes écoles, d’établissements publics de recherche, travaillant
en étroite synergie. Nous souhaitons que l’effort de recherche national
ne stagne pas, car au-delà de la force de frappe économique, les 175
000 enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens du service public
de recherche, les 43 000 étudiants en thèse représentent la tête de
réseau de la culture et de la connaissance. C’est sûrement un des plus
grands atouts de la France. L’enjeu dépasse donc les débats subalternes.
Nous devons trouver des solutions pour que cette mine insuffisamment
exploitée donne toute sa mesure, pour que les universités jouent leur
rôle de formation, pour que le potentiel de recherche se développe de
manière équilibrée sur le territoire, pour que l’évaluation de celui-ci
soit incontestable et que les 11.000 docteurs d’état formés chaque année
s’intègrent afin d’éviter que les étudiants les mieux formés de notre
société ne quittent définitivement notre pays. Rappelons que les jeunes
chercheurs seront appelés dès demain à prendre des responsabilités puisque
la moitié des actuels chercheurs et enseignants actuellement en poste
sera à la retraite d’ici 12 ans. Il faut donc qu’ils soient aujourd’hui
plus autonomes. Les gisements d’emplois de demain se situeront sans
doute sur les mines de matière grise. Les régions françaises l’ont bien
compris. Dans les négociations du contrat de plan qui s’engagent, 17
% des projets proposés par les conseils régionaux concernent le développement
du potentiel de recherche et le transfert de technologies. Aujourd’hui,
la recherche est de bon niveau et de bonne qualité et pourtant nous
lançons paradoxalement un cri d’alarme « il est indispensable que la
France renforce son potentiel scientifique ». La France ne peut pas
manquer ce rendez-vous du futur.
LETTRE
DE MISSION
INTRODUCTION
Au cours du siècle
qui s’achève, le mode d’organisation de la recherche française a considérablement
évolué. Du modèle du savant menant ses travaux dans un grenier, on est
passé à des structures complexes et ramifiées, de dimension internationale
et budgétairement imposantes. Plusieurs faits saillants sont à rappeler
dans l’histoire de la recherche au cours de ce siècle. A la fin des
années 30, le retard pris par la recherche française par rapport à ses
concurrentes directes, notamment l’Allemagne, était considérable. L’activité
de recherche était essentiellement le fait des mandarins universitaires
titulaires des chaires prestigieuses de la Sorbonne et des autres facultés
renommées. C’est dans ce contexte que des scientifiques de premier plan
obtinrent la création du Centre National de la Recherche Scientifique
(CNRS). Cet organisme se développa fortement après la seconde guerre
mondiale, en se structurant sous la forme de laboratoires propres. A
côté de cet organisme généraliste, d’autres structures ont été créées
à chaque fois qu’une nouvelle thématique apparaissait : le Commissariat
à l’Énergie Atomique, l’Institut National de la Santé et de la Recherche
Médicale, l’Institut National de la Recherche Agronomique, etc. Ainsi
apparut une bipolarisation de plus en plus forte du système de recherche
française, partagé entre des organismes de recherche et des universités
qui souvent ne parvenaient pas à combler leur retard. Au milieu des
années 60, sous l’influence du directeur général du CNRS Pierre Jaquinot,
une nouvelle politique scientifique fut inaugurée avec la création des
unités associées. Cette politique permit le rapprochement des organismes
de recherche et des universités, et eut notamment pour conséquence la
réémergence d’une recherche universitaire de premier niveau. Au début
des années 80, les cadres juridiques respectifs des organismes et des
universités furent refondus, en introduisant notamment pour ces dernières
une forte dimension d’autonomie. Elles eurent aussi à gérer le phénomène
de massification de l’enseignement supérieur, au prix souvent d’une
moindre capacité à dégager du temps pour la recherche. Aujourd’hui,
une nouvelle période se profile. D’ici dix ans, environ la moitié des
chercheurs seront partis à la retraite. Le renouvellement de ce potentiel
est l’occasion de dresser un tableau de la recherche française, et de
faire des propositions visant à la renforcer. Le Premier Ministre a
souhaité que nous saisissions cette opportunité pour émettre des propositions
concrètes permettant l’amélioration du système de recherche. Cette tâche
a été rendue d’autant plus nécessaire que les chercheurs, aussi bien
dans les universités que dans les organismes, ont exprimé un souhait
d’évolution de ce système, tout en préservant les lignes directrices
qui font sa force. A partir de cette riche concertation, nous avons
d’abord dressé un état des lieux de la recherche française. Cette première
partie du rapport identifie à la fois la structuration de notre recherche
et ses forces et faiblesses. Puis nous avons tenté d’éclairer les débats
qui traversent le champ de la recherche, en prenant acte du tournant
décisif auquel il est confronté, et en détaillant les grandes orientations
donnant plus de force à l’appareil global de recherche sans porter atteinte
aux axes principaux. Enfin, en cohérence avec les deux premières parties,
nous avons détaillé une liste de propositions concrètes, qui émanent
de notre consultation, et qui nous paraissent de nature à permettre
l’amélioration de notre recherche tout en recueillant un accueil favorable
dans la communauté scientifique. De nombreux chercheurs l’ont dit, il
n’est plus possible de prôner l’immobilisme. La recherche aujourd’hui
ne se fait plus de manière isolée, elle demande des moyens matériels
et humains, s’exerce dans un contexte de collaboration et de compétition
internationales, se renouvelle à un rythme sans précédent, et doit répondre
à une demande de plus en plus forte de la société. Notre organisation
de la recherche est-elle en mesure de répondre de la manière la plus
optimale à ces enjeux ? Tire-t-elle le meilleur profit des compétences
de ses membres, des doctorants aux chercheurs les plus confirmés ? Permet-elle
l’émergence des thématiques qui demain constitueront un nouveau pilier
de la connaissance, et auront des développements technologiques aujourd’hui
insoupçonnés ? Toutes ces questions imposent de revisiter la structuration
de l’appareil de recherche. Chacun a à y gagner, et l’évolution devra
être partagée par tous les acteurs. C’est grâce à cette dynamique que
la France pourra aborder, dans la position de force qui est celle d’un
grand pays de recherche, le défi de la connaissance qui nous attend
au siècle prochain.
PREMIÈRE
PARTIE : DIAGNOSTIC
1. LE POTENTIEL
DE RECHERCHE FRANÇAIS
Nous disposons en
France d'un potentiel de recherche tout à fait remarquable et dont les
performances sont reconnues à l'échelle internationale. Ce potentiel
de recherche repose sur un triptyque recherche privée, recherche militaire,
recherche publique et civile, qui a profondément évolué au cours des
années 70 et 80 et qui semble se "figer" dans les années 90 (si l'on
excepte la poursuite de la baisse des crédits militaires). Par ailleurs,
notre système de recherche diffère sensiblement d'une discipline à l'autre:
il est donc illusoire de vouloir dresser un tableau unique et simpliste
de la recherche en France. Il y a donc des recherches, multiples, souvent
très pointues, plus ou moins académiques, plus ou moins interdisciplinaires,
plus ou moins valorisées, plus ou moins dynamiques. Des comparaisons
internationales font enfin apparaître les forces, les faiblesses et
les singularités de notre système de recherche.
1.1. Panorama
du système de recherche français
L'analyse des trois composantes de l'effort national de recherche -la
R&D des entreprises, la recherche publique civile, la R&D militaire-
font apparaître des constats sur lesquels nous revenons plus loin à
l'occasion de comparaisons internationales (§ 1.3). Une première observation
globale doit être faite : alors que la dépense intérieure de R&D (DIRD)
atteint 183 milliards de Francs en 1996, la part du PIB que celle-ci
représente tend à baisser depuis 1993, passant de 2,45 % en 1993 à 2,26
% en 1997. La structure du financement et de l’exécution de la dépense
de recherche, quant à elle, a été peu modifiée ces dernières années:
la part de l'effort de R&D financée par l'Etat représente 50% du total
de la dépense nationale, cette part n'ayant pratiquement pas variée
depuis 1992. La recherche exécutée par des laboratoires publics représente
38% de la DIRD, le restant (62%) l'étant par le secteur des entreprises.
Ce chiffre est pratiquement identique depuis 1973 ! Si l'on se place
cependant sur une perspective plus longue, on constate que la part de
R&D financée par les entreprises, longtemps minoritaire dans notre pays,
concourt aujourd'hui pour moitié à l'effort de R&D national. La part
d'exécution par les entreprises s'est également accrue pour atteindre
un peu plus de 60% aujourd'hui, les 40% restant allant vers des laboratoires
publics. Les entreprises, qui étaient en retrait sur les programmes
de R&D par rapport aux acteurs publics, opèrent donc un rattrapage graduel.
Ceci dit, les années 90 ont marqué la fin d'une période de forte croissance
des dépenses de R&D effectuées par les entreprises. On constate enfin
que deux finalités ont un poids équivalent dans le financement public
de la recherche et de la technologie : la recherche académique représente
31,4 % de ce financement et la recherche de défense 29,8 %. On note
toutefois que la part de la recherche de défense tend à baisser régulièrement
depuis le début des années 1990 puisqu’elle représentait encore 35 %
de la dépense publique de R&D en 1991. La recherche militaire, qui a
longtemps occupé une place significative, est en décroissance continue
depuis quelques années. Une autre lecture des finalités de la Dépense
Nationale de Recherche et Développement (DNRD) française qui répartit
les financements de la défense, des grands programmes technologiques
civils et des programmes communautaires et régionaux, met en évidence
les ensembles sectoriels les plus "favorisés": 1. Le spatial (7,5% du
total) 2. L'aéronautique (5,3%) 3. Le nucléaire (4%) 4. Les télécom
(2,8%) 5. Les autres activités de R&D militaire (3,5%) Le financement
public de la recherche ainsi que l'ensemble des laboratoires publics
de recherche jouent donc un rôle déterminant dans le développement des
connaissances et des technologies de notre pays. Du point de vue de
la recherche publique, ce système repose sur deux grands pôles de poids
globalement assez comparables : les organismes de recherche et les universités.
Cette dualité n'est pas propre à la France, même si elle est plus marquée
chez nous, la plupart des pays industrialisés ayant jugé utile ou nécessaire
de créer des instituts ou organismes publics dédiés à la recherche fondamentale
ou finalisée (par exemple en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, etc.).
Au total, ce sont environ 400 000 personnes toutes catégories confondues
-chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens, personnels
administratifs - et parmi eux plus de 150 000 ingénieurs, enseignants
et chercheurs qui participent aux activités de recherche en France.
Plus de la moitié de ces derniers sont dans la recherche publique (environ
76 000 chercheurs et enseignants-chercheurs en 1998 selon le MENRT)
et près de 40% dans les établissements d'enseignement supérieur. Cette
dualité est partielle car les liens entre diverses institutions sont
nombreux et multiples, cf. § 3.4 équivalents temps plein A titre de
comparaison, l'OCDE estime à 800 000 le nombre de scientifiques en Europe,
la France comptant donc 18% du potentiel européen, ce qui nous place
en seconde position derrière l'Allemagne (et devant la Grande Bretagne).
De nombreuses limites de notre système de recherche ont déjà bien été
analysées par l'OST ou encore dans le rapport GUILLAUME sur l'innovation
et la technologie. Nous partageons leur diagnostic commun, notamment
sur les points suivants: · La dépense de R&D industrielle est fortement
concentrée puisque six secteurs contribuent à près de 75% de la dépense
totale (biens d'équipement, transports, aérospatial, pharmacie, électronique
et chimie). Ces dépenses recouvrent en outre pour 70% des dépenses de
développement, seuls 25% sont consacrés à des recherches appliquées
et moins de 5% à la recherche fondamentale (essentiellement en pharmacie,
chimie). Environ 160 entreprises contribuent à près de 60% des dépenses
de R&D des entreprises. Les PME industrielles (moins de 200 salariés)
pèsent 17% du total. · Du point de vue de l'emploi, la recherche industrielle
accueille seulement 67000 chercheurs (qui ont le "statut" d'ingénieur),
à comparer d'une part aux plus de 100 000 chercheurs et ingénieurs de
la recherche publique et d'autre part aux effectifs de la R&D industrielle
de pays comme la RFA, le Japon, les Etats-Unis, mais aussi la Suède,
les Pays-Bas ou la Suisse. Le potentiel humain de R&D se situe en France
majoritairement dans le secteur public. - On peut donc affirmer que
d'une certaine façon il existe un déficit de R&D des entreprises dans
notre pays pour de nombreux secteurs d'activités. La comparaison avec
la recherche industrielle de pays voisins comme l'Allemagne est intéressante
et révélatrice de ce point de vue. - Les grands programmes technologiques
civils et militaires provoquent une polarisation des activités de R&D
industrielle autour de quelques grandes firmes d'un nombre limité de
secteurs. Par rapport à la moyenne des activités scientifiques, les
services mobilisent nettement moins de R&D que l'industrie (0.9% de
moyenne nationale contre 1.18%) - La France connaît des blocages institutionnels
et culturels pour la recherche technologique, l'innovation et la valorisation
de la recherche publique (comme l'a très bien montré le rapport GUILLAUME).
La recherche technologique est restée marginale et déconsidérée dans
notre système de recherche qui privilégie davantage la recherche "académique"
·- Si l'on s'en tient aux indicateurs classiques de production scientifique
et technologique - les publications et les brevets - contrairement à
une idée reçue qui voudrait que la France soit en déclin, on constate
que la position de notre pays est contrastée mais globalement tout à
fait honorable. Elle présente néanmoins des faiblesses ou retards préoccupants
en sciences de l'ingénieur, dans les services, dans la chimie industrielle,
l'électronique, les biotechnologies et les nouvelles technologies de
l'information et de la communication (NTIC). Par contre la position
de la France est forte dans les technologies clés liées à l'environnement
et aux transports.
1.2. Brève analyse
sectorielle : misère des sciences humaines et sociales
1.2.1. Les spécialités disciplinaires des institutions de la recherche
publique Plus du quart (25,6 %) des postes de la recherche publique
(enseignants-chercheurs et chercheurs des EPST et des EPIC) appartiennent
aux disciplines des sciences humaines et sociales (SHS), 17,2 % aux
sciences pour l’ingénieur (SPI) et 15,3 % à la biologie fondamentale;
toutes les autres disciplines sont à moins de 10 % (Voir tableau ci-après).
La population des enseignants-chercheurs est concentrée à 34,2 % dans
les SHS, 15,9% dans les sciences pour l’ingénieur et 10,2 % en biologie
fondamentale. Le CNRS est à 27,5 % en biologie fondamentale, contre
18 % en SHS et 10,2 % en sciences pour l’ingénieur. Il est par ailleurs
très présent en chimie et physique (14,8 % de ses effectifs pour chaque
discipline). Les autres EPST ont deux points forts, qui sont la biologie
fondamentale (29,7 %) et la biologie appliquée-écologie (28,4 %). Les
« autres organismes » (dont les EPIC) sont tournés vers la physique
(17,8 %) et plus encore vers les sciences pour l’ingénieur (39,9 %).
INRA, INSERM, IRD, CEMAGREF, INRIA, INRETS, LCPC, INED. PROFIL DES TYPES
D’INSTITUTIONS DE LA RECHERCHE PUBLIQUE CIVILE Les enseignants-chercheurs
représentent près de 60 % de l’effectif total considéré, le CNRS presque
20 %, les autres EPST et autres organismes un peu plus de 20 % ensemble
(9 % et 12 % respectivement). Cette répartition en moyenne nationale
cache de nettes disparités à l’échelle des disciplines. En biologie
appliquée-écologie, les autres EPST ont un poids supérieur à celui de
l’université. En chimie, l’université et le CNRS se taillent la part
du lion, tandis que la physique et les sciences de l’univers montrent
une répartition assez équilibrée entre universités, CNRS et autres organismes.
Dans les sciences pour l’ingénieur, l’université et les autres organismes
ont le poids le plus important. Enfin, les SHS et les mathématiques
apparaissent comme des disciplines essentiellement universitaires.
1.2.2. Le danger
d'un discours globalisant sur la recherche
En parallèle à la grande diversité des structures (Cf. § 3.), il faut
noter l'existence d'une forte distinction entre les disciplines qui
réduit d’autant la portée d’un discours globalisant sur la recherche.
Si la distinction entre sciences dures et sciences humaines est classique,
elle n’en est pas moins vraie dans sa portée. Les différences sont multiples
et s’expriment tant sur le plan de la reconnaissance que sur celui des
moyens. Qu’y a-t-il en effet de commun entre la physique des matériaux
et la papyrologie ? Dans ce contexte, il faut faire une place à part
pour les disciplines de la santé où à côté des activités de recherche
et d’enseignement, vient s’ajouter la pratique clinique. De même sans
aller trop dans le détail, il faut souligner les différences notables
au sein même des grands secteurs, entre mathématiques et physique, entre
droit et sociologie, par exemple. Les distinctions résident en grande
partie dans l’accès aux ressources financières. Cette situation s’explique
par l’absence pour les SHS d’une grande diversité des partenaires en
la matière, en dehors du CNRS ou de l’IRD. Les moyens institutionnels
accordés aux sciences humaines et sociales sont en effet sans commune
mesure avec ceux dont disposent les sciences dures : pour un chercheur
de SHS, disposer d’un bureau n’est pas une garantie assurée… De même
qu’en matière de valorisation, les relations avec l’industrie sont très
inégales et l’accès aux contrats de recherche est disproportionné. Ainsi,
parmi les contrats industriels en cours au CNRS pour 1999, sur 3214
contrats, 1154 concernent les sciences pour l’ingénieur contre 51 aux
sciences humaines et sociales. Les Très Grands Equipements participent
aussi à la distinction des disciplines. En sciences dures, ils nécessitent
une gestion spécifique. En sciences humaines et sociales, sans jeu de
mots polémique, les TGE sont constitués par les bibliothèques dont la
situation en France est très préoccupante. En termes démographiques,
les disciplines connaissent aussi de fortes divergences. Au-delà d’une
répartition équilibrée des chercheurs et enseignants-chercheurs entre
grands secteurs - sciences de la matière (40%), sciences du vivant (32%)
et sciences de l’Homme et de la société (29%) - l’analyse par discipline
montre des différences plus profondes, entre par exemple les sciences
de la vie (20,6% des effectifs) et l’économie et la gestion (4,5%).
Cette réalité existe de même en termes de flux, entre l’économie et
la gestion (+ 28% entre 1992 et 1996) et la médecine et l’odontologie
en quasi-stabilité en valeur absolue. De même que l’âge moyen par discipline
s’échelonne entre 43,2 ans en sciences de l’ingénieur et 50 ans en médecine
et odontologie. Enfin, la répartition des thèses mérite d’être indiquée
comme autre élément de comparaison : en 1995, 68,3% des thèses se font
en sciences de la matière et de la vie, contre 31,7% en SHS. Chiffres
1996 de l’OST extrait de « La recherche scientifique française : situation
démographique » Les distinctions ne sont pas que quantitatives. En sciences
humaines et sociales, le manque de personnels de recherche provoque
des ruptures dans le panorama de recherche. Par ailleurs, les disciplines
ne sont pas représentées de la même façon à l’université : la durée
et le financement des thèses connaissent des situations très diverses
entre sciences dures, sciences humaines et médecine; les débouchés sont
également très inégaux. La préparation des Travaux Pratiques et des
Travaux Dirigés est très différente selon les disciplines. Enfin, les
conditions de l’évaluation des disciplines sont très disparates. Cette
diversité est incontestablement une richesse mais constitue un obstacle
à une réforme adaptée à chaque situation.
1.3. Comparaisons
internationales
Les comparaisons internationales permettent de mieux cerner les performances
mais aussi la lisibilité de notre système de recherche, dans un secteur
fortement internationalisé et ce de longue date. Nous voudrions rappeler
ici brièvement quelques enseignements provenant de comparaisons, menées
notamment par l'OCDE, l'Union Européenne et l'OST ou inspirées de rapports
aux Ministres (rapport annuel du CSRT, rapport Guillaume sur l'innovation,
etc.). · Place du système de recherche français en Europe Notre système
de recherche occupe tout d'abord une place honorable en Europe, toujours
dans le trio de tête, comme en témoigne les indicateurs de budgets,
publications ou encore de brevets. Si l'on considère l'évolution sur
les 5 ou 10 dernières années, la place de la R&D française s'est significativement
renforcée, notamment en termes de publications et de brevets. Le paradoxe
anglais qui finance moins et qui publie plus tient sans doute au fait
que plusieurs publications de renommée internationale sont éditées en
GB et la langue anglaise donne un avantage conséquent aux équipes de
ce pays. · Effort de R&D : comparaison des dépenses de R&D rapportées
au PIB En 1996, la France n'arrive qu'au septième rang mondial en termes
de dépense intérieure de R&D (DIRD) rapportée au PIB. D'après l'OCDE,
elle passe au huitième rang en 1998, derrière l'Allemagne. Source: OCDE
· Comparaison du nombre de chercheurs On évalue à plus de 4 000 000
le nombre de chercheurs et ingénieurs en R&D dans le monde: plus de
la moitié se trouve dans la triade . Les États-Unis, avec près d’un
million de scientifiques dans leurs laboratoires, arrivent en tête.
L’Union Européenne des Quinze compte 800 000 chercheurs et ingénieurs
de R&D, soit 250 000 de plus que le Japon (550 000 chercheurs). Cependant,
si on rapporte ce nombre de scientifiques à la population active de
chaque pôle, l’ordre s’inverse : le Japon, avec 8 chercheurs ou ingénieurs
de R&D pour mille actifs, se place alors devant les États-Unis (7,3
pour mille) et l’Union Européenne (4,8 pour mille), la France comptant
pour sa part 5,9 chercheurs pour mille actifs. Pris un à un face au
Japon ou aux États-Unis, les grands pays scientifiques européens tiennent
difficilement la comparaison tant en nombre de scientifiques qu’en personnel
de recherche rapporté à leur population active respective. Ainsi, il
y a au Japon près de soixante pour cent de chercheurs de plus pour mille
actifs qu’en France ou qu’au Royaume-Uni. · Indicateurs traditionnels
des activités de R&D: brevets et publications Selon les indicateurs
traditionnels de bibliométrie, de citations et de dépôts de brevets,
la France apparaît relativement mal placée par rapport aux autres grands
pays de R&D, notamment par rapport aux pays nordiques et anglo-saxons,
voire la Suisse ou Israèl. Il faut noter cependant que ces indicateurs
n'offre qu'une appréciation très partielle et discutable des activités
de R&D, et que les anglo-saxons "contrôlent" la plupart des revues et
publications de niveau international, qui se font en outre obligatoirement
en langue… anglaise. Enfin, depuis plusieurs années, la position de
la France tend à se renforcer comme le souligne les indicateurs de l'OCDE
et de l'OST. Cette tendance est encourageante. Cela ne doit pas faire
oublier pour autant les faiblesses de notre recherche technologique,
ou la niveau insuffisant de brevets ou de publications dans certaines
technologies clés et dans les disciplines émergentes.