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- MISSIONS ET MÉTIERS DE LA RECHERCHE
2.1. Une grande
diversité de missions
L'existence du service public de la recherche se justifie par plusieurs
missions d'importance majeure pour le pays qui comprennent outre le
développement des connaissances, leur transfert et leur application
dans les entreprises et dans tous les domaines contribuant au progrès
de la société, la diffusion de l'information et de la culture scientifique
et technique, la participation à la formation initiale et à la formation
continue, l'administration de la recherche. L'ensemble de ces missions
s'insère dans une dimension internationale. Ces missions ne sont pas
nouvelles. Elles figurent explicitement dans la loi d'orientation et
de programmation pour la recherche et le développement technologique
de la France du 15 juillet 1982, mais il est ressorti de la consultation
des interrogations sur la capacité du système de recherche à bien remplir
ces missions. Il est donc impératif que ces missions soient réaffirmées
dans leur originalité et que soit réexaminée la manière dont elles peuvent
interagir entre elles, en tenant compte du fait qu'aujourd'hui plus
qu'hier la recherche ne peut être le résultat d'actions individuelles.
C'est une entreprise collective qui associe au sein d'équipes de recherche
des chercheurs, des enseignants-chercheurs, des ITA, des doctorants
et des post-doctorants ainsi que des personnels sur contrats de recherche.
A côté de la mission de l'avancement des connaissances, mission première
dont découle toutes les autres, doit être affichée la mission de diffusion
des savoirs : è la diffusion des savoirs par l'enseignement è la diffusion
du savoir par le transfert et la valorisation des recherches è la diffusion
du savoir par la culture scientifique et technique è la diffusion du
savoir par la médiation scientifique
2.2. Métiers
de la recherche
Dans son article 24 (Cf. texte de loi en annexe), la loi d'orientation
et de programmation pour la recherche et le développement technologique
de la France du 15 juillet 1982 a introduit la reconnaissance des "métiers
de la recherche" concourant à une mission d'intérêt national avec pour
contrepartie la diversification des missions et la mobilité.
- En premier lieu la loi a reconnu la notion de "métiers de la recherche"
concourant à une mission d'intérêt national. Dans le contexte de la
loi du 15 juillet 1982, l'affirmation de la notion de "métiers de la
recherche" a pour corollaire la titularisation des chercheurs et ITA
contractuels des EPST.
- En second lieu la loi a reconnu des "métiers de la recherche" plus
diversifiés que le seul métier de chercheur. · Les métiers sont diversifiés
en de nombreux statuts. L'article 14 de la loi du 15 juillet 1982 précise
que la recherche publique est organisée dans les services publics, notamment
les universités et les établissements publics de recherche et dans les
entreprises publiques. Les métiers de la recherche publique s'exercent
donc soit dans les établissements publics à caractère scientifique et
technologique (EPST) et quelques établissements publics administratifs
dotés de corps de chercheurs (17 000 personnes) et d'ITA (26 000 personnes),
soit dans des établissements publics industriels et commerciaux ou des
fondations qui ont des personnels de droit privé représentant 26 000
emplois, soit dans des établissements d'enseignement supérieur. Les
métiers dans les établissements d'enseignement supérieur sont eux-mêmes
multiples car la population des personnels enseignants (76 000 personnes
y compris 12 000 hospitalo-universitaires) s'est diversifiée : à côté
des enseignants-chercheurs (46 000 personnes), il est fait de plus en
plus appel à des personnels enseignants titulaires de l'enseignement
secondaire et à des professionnels du monde extra-académique. Les personnels
de l'enseignement secondaire notamment ont pris une part de plus en
plus importante depuis les années 1990 et leur nombre s’élèvent à 13
000. Il s'agit d'une catégorie d'enseignants qui n'ont pas statutairement
d'obligation de recherche et qui ont donc un service horaire double
de celui des enseignants-chercheurs (384 heures et 8 équivalents "travaux
dirigés" (ETD)). S'ajoutent dans les établissements d'enseignement supérieur
des personnels non enseignants (51 000 ITARF ou IATOS et 3 000 personnels
des bibliothèques et des musées).
Les métiers sont
diversifiés par disciplines
La spécificité des disciplines et des cursus de formation et de carrière
des chercheurs et des enseignants-chercheurs est un élément fondamental
à prendre en compte dans toute réflexion sur les métiers de la recherche,
où sciences humaines et sociales et sciences de la vie nécessitent souvent
des adaptations au régime général. Ils sont également diversifiés par
type d'activité : dans un organisme comme le CNRS, les ITA seront répartis
entre dix branches d'activité professionnelle qui regroupent elles-mêmes
185 métiers et spécialités.
La pluralité des
missions au sein de chaque métier et la diversification des carrières
L'efficacité du système de recherche repose sur une bonne organisation
de la répartition des missions entre les différents corps de personnels
de recherche et d'enseignement supérieur et à l'intérieur de chacun
des corps entre les individus en fonction de leur motivation. La diversification
des carrières répond ainsi à un double impératif : elle permet de répondre
aux missions diversifiées du secteur public de recherche tout en offrant
à chacun un parcours adapté. Elle est organisée de manière différente
selon qu'il s'agit des personnels de recherche ou des enseignants-chercheurs,
mais elle ne semble pas avoir jusqu'à présent fonctionné de manière
satisfaisante. Comme l'a montré une étude faite par l'INRA, la carrière
de chercheur démarre avec la prédominance d'une activité de recherche
pour évoluer vers des prises de responsabilité d'encadrement et de valorisation,
puis vers une diversification des trajectoires. Dans cette diversification
des trajectoires, les directeurs de recherche cherchent plutôt la reconnaissance
interne avec des responsabilités importantes d'animation, d'encadrement
et de coordination, alors que les chargés de recherche recherchent davantage
une reconnaissance externe avec des activités d'enseignement et de transfert
des connaissances. Mais, dans bien des cas, la diversification des missions
ne s'opère pas de manière si harmonieuse. Les chercheurs ont le sentiment
d'être des "hommes-orchestres" qui doivent de plus en plus faire face
à des complications administratives, à l'augmentation des contrôles
et à la multiplication des procédures. Ils ne peuvent se préparer à
leurs autres missions et souffrent d'un enfermement sur eux-mêmes. Cette
situation est particulièrement pesante pour les chargés de recherche
dont les chances d'accéder au corps des directeurs de recherche diminuent
- c'est le cas de 20% d'entre eux- Or, pour reprendre une déclaration
faite au colloque de synthèse : "un chercheur doit être heureux car
un chercheur triste sera un mauvais chercheur". La loi du 26 janvier
1984 sur l'enseignement supérieur a également précisé les fonctions
des enseignants-chercheurs. Elle stipule, comme pour les métiers de
la recherche, la pluralité des missions. Leur fonction ne s'exerce pas
seulement dans le domaine de "l'enseignement incluant formation initiale
et continue, tutorat, orientation, conseil et contrôle des connaissances"
et "la recherche". Elle s'exerce également dans le domaine de "la diffusion
des connaissances et la liaison avec l'environnement économique, social
et culturel, la coopération internationale, l'administration et la gestion
de l'établissement". Enfin, les fonctions des personnels hospitalo-universitaires
comportent en outre une activité de soins. La diversification des carrières
a également été organisée pour les enseignants-chercheurs. Elle s'est
traduite dans leur statut par un régime de primes et de promotions différent
selon que l'intéressé se consacre aux fonctions d'encadrement doctoral
ou de recherche, d'activités pédagogiques ou de responsabilités administratives.
Toutefois, les enseignants-chercheurs qui n'ont pas choisi la filière
pédagogique ou la filière administrative ont de plus en plus de mal
à faire figurer la recherche parmi leurs préoccupations prioritaires.
Ils déplorent que l'augmentation du nombre des étudiants conduise à
un alourdissement supplémentaire des charges, ne serait-ce qu'à cause
des examens. De plus se sont ajoutées de multiples tâches annexes :
commissions diverses, recherche et suivi des stages pour les étudiants…
Ces activités sont particulièrement lourdes dans les enseignements professionnalisés
.
2.3. Le malaise
des ITA et des IATOS insuffisamment intégrés et valorisés dans le système
de recherche
L'originalité de la loi du 15 juillet 1982 et des statuts des fonctionnaires
de recherche des EPST qui en ont découlé a été la volonté d'intégrer
complètement les ITA dans les métiers de la recherche puisque les statuts
particuliers des fonctionnaires de recherche sont communs aux chercheurs
et aux ITA et que de nombreuses dispositions sont identiques pour les
deux filières, celles relatives aux missions des fonctionnaires de recherche,
à leurs droits et obligations et au régime des positions.
Le rapprochement devrait être effectif entre chercheurs et ingénieurs
de recherche qui sont tous recrutés sur titres et travaux et au niveau
de certains diplômes d'ingénieurs ou de la thèse, et ont des flux de
mobilité croisés. Aussi la distinction entre chercheurs et ingénieurs
de recherche est-elle plus ou moins forte selon les disciplines. Elle
l'est plus dans les disciplines qui nécessitent de faire fonctionner
des équipements lourds et des services techniques qu'en sciences humaines.
Par ailleurs cette distinction a moins de sens dans certains EPST comme
le CEMAGREF, plus proches des sciences pour l'ingénieur. Malgré ces
objectifs de rapprochement entre chercheurs et ITA, la situation actuelle
dans les corps d'ITA est souvent marquée par une profonde démobilisation
qui tient à plusieurs facteurs : les effectifs d'ITA ont diminué d'un
millier entre 1994 et 1997. Ces suppressions ont créé des difficultés
de fonctionnement dans les laboratoires et une augmentation de la charge
du travail des équipes en place. Elles ont entraîné une augmentation
des personnels précaires. Par ailleurs les suppressions d'emplois conjuguées
avec le vieillissement de la pyramide des âges ont entraîné une détérioration
des carrières. Malgré les dispositions statutaires qui leur donnent
les mêmes droits et obligations qu'aux chercheurs, les ITA et les IATOS
se plaignent d'un manque de reconnaissance de leur place dans le système
de recherche. Les ITA ont le sentiment d'être un "bien" appartenant
à une équipe. L'habitude de raisonner en ratio d'ITA par chercheur comme
on raisonne en ratio de "soutien de base" par chercheur renforce ce
sentiment. Les ingénieurs de recherche se plaignent de ne pouvoir publier,
aller en congrès ou participer aux délibérations des instances d'évaluation
des EPST. Un des facteurs de l'absence de reconnaissance sociale des
ITA a été la difficulté de mettre en place une réelle évaluation individuelle
de leurs compétences associée à une évaluation collective de leur place
dans les résultats des équipes. Une évaluation quadriennale des ITA
par des experts de leur Branche d’Activité Professionnelle (BAP) de
rattachement avait été prévue par les statuts de personnels, évaluation
qui était indépendante de la procédure de notation et d'avancement.
mais cette évaluation n'a pas été mise en place. La situation des ITA
et des IATOS est compliquée par la multiplicité de leurs statuts et
de leurs corps de rattachement. A côté des 26 000 ITA des EPST coexistent
dans les établissements d'enseignement supérieur 30 000 ITARF (personnels
ITA de recherche et de formation des EPST) et 21 000 IATOS appartenant
à un corps plus large ayant également vocation à servir dans les établissements
scolaires. La multiplicité de ces corps et le manque d'homogénéité des
statuts crée un frein à la mobilité. Enfin, une difficulté sous-jacente
à toute évolution du statut et de la situation des ITA est que ceux-ci
relèvent beaucoup plus directement des principes généraux de la fonction
publique et des évolutions de carrières retenues pour les filières techniques
et administratives de la fonction publique que les chercheurs et les
enseignants-chercheurs. La spécificité de la recherche y est beaucoup
plus difficile à prendre en compte. L'application du protocole DURAFOUR
ou les arbitrages budgétaires sur les créations d'emploi en ont été
des exemples.
Nous sommes obligés de constater que la volonté affichée de rapprochement
n'est qu'un mirage, car tout sépare les carrières des ITA ou des IATOS
de celles des chercheurs. Cette multiplicité de statuts est un frein
à la mobilité entre chercheurs et ITA mais également entre ITA de différents
organismes ou institutions.
2.4. La montée
en puissance de la demande sociétale
Par tradition, le chercheur était censé entrer en interaction avec la
société pour inventer les nouveaux outils qui devaient assurer le bien-être
de cette dernière. La France a intégré cette préoccupation en créant
différents organismes de recherche aux missions spécifiques, comme la
recherche médicale, l’agronomie, l’informatique. La logique en oeuvre
était la création d’une structure spécifique devant pallier le manque
d’adaptabilité des structures de recherche classiques face aux nouvelles
thématiques. Aujourd’hui, la demande de la société à l’égard de la science
est ambiguè. Les inquiétudes de la société sont largement relayées par
les médias, qui font régulièrement apparaître les questions scientifiques
en première page. Parallèlement, on assiste à une demande de plus en
plus forte d’expertise scientifique : on demande au scientifique de
s’emparer de tous les sujets où la connaissance est encore trop limitée,
on en attend des résultats rapides, précis et non-équivoques. Les sujets
n’ont pas manqué ces dernières années, du problème du sang contaminé
à la maladie de la vache folle en passant par les organismes génétiquement
modifiés. Cette expertise est également sollicitée en sciences de l’homme
et de la société, afin de parvenir à une meilleure compréhension des
enjeux sociaux : exclusion, immigration, organisation du travail, ville,
environnement, transports... La demande sociétale est d’autant plus
pesante qu’elle révèle un fossé entre une société sur-informée et une
communauté scientifique qui ne vit pas toujours au rythme des médias.
Les nouvelles connaissances sont surtout diffusées à des fins professionnelles
et la connaissance scientifique est davantage un bagage sociologique
ou professionnel que culturel. Aussi, le manque de “culture scientifique
et technique” malgré de grands équipements (comme la Villette) est préjudiciable
à une expression citoyenne face aux débats de société qui impliquent
des choix scientifiques. De fait, dans quelle mesure un chercheur doit-il
prendre en compte la demande sociale ? Quelle légitimité possède-t-elle
pour orienter les choix scientifiques ? Comment positionner la recherche
vis-à-vis des acteurs politiques, économiques et sociaux ? La demande
sociale engendre-t-elle la recherche ou la recherche ne suscite-t-elle
pas la demande ? Questions banales, sans doute, mais, au-delà des problèmes
de mobilité ou de recrutement qui préoccupent tant le monde des chercheurs,
on ne peut esquiver les conséquences qu’y apporteront les réponses.
Or, dans ce débat, au contraire des deux sujets cités précédemment où
les chercheurs dialoguent seuls avec leur administration pour y apporter
une réponse, les problèmes sont abordés par une multitude d’acteurs
: État, politiques, entrepreneurs économiques, philosophes, médiateurs,
tous légitimés par leur titre de citoyen, totalement et heureusement
incontournable pour prendre la parole dans notre démocratie.
Force est d’abord de savoir qui incarne cette demande sociétale ? L’État
y a sans doute quelque droit, sauf à prétendre bouleverser les structures
de la recherche, puisque c’est lui qui la finance largement avec quelque
90 milliards de crédits annuels. N’oublions pas que, garant de l’indépendance
de la nation, régulateur de l’expression sociale, conforté par une tendance
centralisatrice encore puissante en France, l’État au dessus des intérêts
partisans a toute possibilité pour intervenir. Inversement, l’État peut
ne pas hésiter à freiner la recherche en invoquant le nouveau principe
de précaution. La nécessaire prudence est mise au rang de l’éthique
politique. Les citoyens, relayés par leurs représentants politiques
et par les média, ont aussi quelques prétentions à faire valoir leur
pouvoir d’influencer les choix. Faisant de leur possibilité à bénéficier
des progrès de la science un véritable droit, les citoyens, sans toujours
accepter les aléas et la rigueur méthodologique de la recherche, ont
tendance à faire évoluer la demande sociale vers une demande sociétale.
La question s’alourdit, d’ailleurs, quand on considère la recherche
comme une pourvoyeuse d’emplois en ces temps de chômage important. Dès
lors, que devient le chercheur si attaché au principe d’être le seul
maître du choix de son sujet de recherche ? Si le chercheur à temps
plein est toujours légitime, les exigences de la recherche contemporaine
le conduisent vers la gestion des crédits et des hommes, l’administration
de lourds établissements, le dialogue avec des media influents, l’utilisation
de technologies de communication sans cesse renouvelées et, plus que
tout, vers l’enseignement. De moins en moins situé dans une discipline
rigide, il doit s’interroger sur les périmètres de la recherche et couvrir
le champ de l’interdisciplinarité. Ne doit-il pas accepter que le questionnement
sur l’éthique ne devienne la rançon obligatoire du progrès scientifique
et que l’évaluation en prenant en compte tous ces problèmes ne constitue
l’outil moderne du pilotage de la recherche ? Autant que pour les politiques,
l’anticipation des problèmes de la société est devenue une contrainte
pour les chercheurs. Depuis plusieurs années les gouvernants ont pris
conscience de ce problème, et le gouvernement actuel a commencé à lui
apporter des réponses. Il a fait adopter la loi sur l’innovation qui
adapte le cadre réglementaire pour permettre une meilleure synergie
entre la recherche et le développement technologique. Il reste à mieux
organiser les universités et les organismes de recherche autour de cet
objectif.