5.
LA DIFFICILE INSERTION DES JEUNES ET LE SENTIMENT DE "GACHIS"
La question rencontrée avec le plus d’acuité au cours de cette mission,
que ce soit lors des auditions privées ou des visites de sites, a été
celle de la place des jeunes au sein du dispositif de recherche. La politique
scientifique concernant les doctorants et les jeunes docteurs a en effet
connu de grandes modifications depuis 10 ans. Rappelons pour mémoire quelques
chiffres : en 1989, le nombre de thèses de doctorat soutenues était inférieur
à 6 000. En 1997, les soutenances dépassaient 11 000, soit une progression
de 83 %. , alors que ce chiffre est de 2035 parmi les docteurs de 1997.
5.1. Les doctorants
La décennie qui s’achève a donc vu un fort engouement pour la formation
par la recherche, qui était indispensable : · à la fin des années 80,
le nombre de docteurs par habitant plaçait la France en retard par rapport
aux autres grands pays industriels, · la pyramide des âges des chercheurs
et enseignants-chercheurs laissait prévoir des départs à la retraite
en nombre très important dans la décennie 2000-2010 : il fallait donc
préparer le renouvellement de cette population, - même si le recrutement
de doctorants n'est pas encore entré dans la culture entrepreneuriale
française, les entreprises ont besoin de jeunes diplômés formés par
la recherche, disposant de fortes capacités d’innovation. 22 parmi ceux
qui ont répondu à l’enquête du ministère en 1993. À partir de ces constats,
Lionel Jospin dès la fin des années 80 a mis en place les moyens d’une
augmentation du nombre de thèses. Cet engouement a été favorisé par
plusieurs facteurs : · l’augmentation des possibilités de financement
de la thèse, · l’augmentation des débouchés dans le domaine académique,
· la propension de plus en plus forte des étudiants à poursuivre leurs
études. · la mise en place de la prime d’encadrement doctoral et de
recherche.
Depuis quelques années, il est généralement admis que si cette politique
était nécessaire, elle a néanmoins conduit à quelques effets pervers
importants. En effet, elle s’inscrivait dans une politique de création
de postes universitaires destinés d’une part à améliorer les capacités
d’accueil des universités, qui étaient confrontées à un doublement des
effectifs étudiants, d’autre part à lisser la courbe des recrutements,
pour ne pas reproduire la pyramide des âges déséquilibrée des enseignants-chercheurs.
Malheureusement, cette politique a été abandonnée de 1993 à 1997, les
créations d’emplois dans cette période ayant très fortement diminué.
Ceci, conjugué à la crise de l’emploi dans le secteur privé, s’est répercuté
sur les embauches de jeunes docteurs, dont les débouchés ont été restreints.
La reprise de la politique de l’emploi scientifique en 1997 a permis
de commencer à améliorer la situation.
5.2. "Post doc",
ATER et recrutements de plus en plus tardifs
La situation de l’emploi scientifique a naturellement eu de fortes incidences
sur les stratégies professionnelles des jeunes docteurs. Ainsi, le nombre
de docteurs choisissant de faire un séjour post-doctoral (“post-doc”)
à l’issue de leur thèse a augmenté considérablement, pour atteindre
2035 chez les docteurs de 1997. Parmi ceux-ci, 69.6 % ont effectué leur
post-doc à l’étranger. La situation est toutefois très variable selon
les disciplines : 2.4 % des docteurs de 1997 en sciences de la société
(DS 7) ont effectué un post-doc à l’étranger, contre plus de 30 % en
biologie, médecine et santé (DS 5). La conséquence, dans ce dernier
domaine disciplinaire, a été l’allongement de la durée entre la soutenance
de thèse et l’obtention d’un poste stable. Ainsi, 21.7 % des docteurs
de 1996 étaient en post-doc 18 mois après leur soutenance. Ces chiffres
sont relatifs à la population des docteurs ayant répondu à l’enquête
annuelle du ministère.
Les raisons de cette augmentation sont doubles. D’une part, la baisse
du nombre d’emplois académiques offerts aux docteurs entre 1993 et 1997,
conjuguée à la forte augmentation du nombre de thèses soutenues, a amplifié
le décalage entre le nombre de docteurs et le nombre de postes de chargé
de recherche ou de maître de conférences. Cela a créé un phénomène de
file d’attente : de nombreux candidats échouant aux concours de recrutement
décident ainsi d’effectuer un post-doc en attendant de se représenter
l’année suivante avec un dossier scientifique plus étoffé. D’autre part,
dans certaines disciplines, notamment en biologie, les jurys requièrent
des candidats qu’ils aient effectué une ou plusieurs années en post-doc
avant de les recruter. Cela peut par ailleurs dans certains laboratoires
constituer une main-d'oeuvre à bon marché palliant le manque de personnels.
Le développement des post-docs en France a aussi pu accompagner des
dynamiques de développement de nouvelles thématiques mais les emplois
stables sur lesquels elles auraient dû déboucher n’ont pas toujours
été créés.
Si l’expérience d’un stage post-doctoral peut constituer un atout lors
des candidatures, voire dans certaines disciplines un passage obligé
pour l’accès au statut de chercheur, le développement des post-docs
pose plusieurs problèmes. En effet, tous les post-docs ne sont pas égaux,
au-delà de la qualité scientifique du laboratoire ou de l’université
d’accueil. De nombreux jeunes chercheurs ont fait remarquer que les
docteurs qui partent dans un laboratoire scientifiquement lié à des
structures de recherche françaises, maintenant ainsi un lien propice
au recrutement ultérieur, parviennent naturellement mieux à valoriser
leur séjour que ceux qui partent sans implication de chercheurs français.
Ces derniers perdent souvent peu à peu leurs contacts ce qui amenuise
leurs chances de candidatures. Il convient de noter que certains responsables
scientifiques avouent qu’il est souvent plus facile de laisser partir
un jeune docteur en post-doc alors que ses chances de recrutement académique
sont faibles, plutôt que d’affronter avec lui la perspective du chômage
et de la recherche d'emploi dans le secteur privé. De plus, les post-docs
qui échouent aux concours de recrutement sont souvent enclins à persévérer,
ce qui n’augmente pas nécessairement leurs chances de réussite, et retarde
d’autant une éventuelle réorientation de carrière, rendue plus difficile
car les entreprises françaises sont réticentes à accueillir des docteurs
de plus de 30 ans pour un premier poste dans le secteur privé. Ceux
ci sont de plus en compétition avec des ingénieurs de 23 ou 24 ans,
soutenus par des réseaux efficaces d’anciens élèves et recrutés par
les chefs d’entreprise français. La formation par la recherche, reconnue
dans tous les pays développés, doit encore acquérir en France ses lettres
de noblesse. Cette situation est également révélatrice du décalage important
entre les souhaits de carrières des doctorants et leurs possibilités
réelles : une forte majorité d’entre eux souhaitent épouser une carrière
académique, alors que sur 11 000 docteurs, moins de 4 000 deviendront
chargés de recherche ou maîtres de conférences.
Plusieurs constats peuvent être tirés : · Même avec la forte augmentation
du nombre des recrutements opérés ces dernières années, le nombre des
docteurs sans emploi continue d’augmenter. Beaucoup s’expatrient comme
post-doc avec l’espoir de revenir et de s’insérer en France, mais, une
fois partis, les liens distendus avec leur laboratoire d’origine, ils
ont le plus grand mal à réinsérer dans les circuits de recrutement hexagonal.
Le stock de post-doc à l’étranger continue donc de grossir et c’est
à un formidable gâchis auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, notamment
dans les sciences de la vie( la moitié des docteurs de 1994 sont en
post-doc 18 mois après leur soutenance ). L’Etat a formé à grand frais
(on estime entre 500 KF et 1 MF, suivant les disciplines, le coût de
formation d’un docteur) des docteurs pour la plupart excellents et qui
"galèrent" de post —doc en post-doc sans arriver à retrouver un emploi
stable. · Le secteur privé, pour des raisons de culture des entreprises
françaises, recrute moins de 20% des docteurs formés dans nos universités.
Et pourtant, comme l’ont répété avec force de nombreux représentants
d’association de doctorants, lors du forum national du 26 juin dernier,
on peut être heureux hors du CNRS et de l’université. Il est évident
que des propositions concrètes pour augmenter le recrutement des docteurs
dans le secteur privé sont indispensables. · C’est, à notre sens, une
fausse idée que de parler stricto sensu de « fuite des cerveaux », car
la plupart de ceux qui se sont exprimés n’ont formulé qu’un souhait
: pouvoir revenir travailler en France. On peut donc parler d’un exil
forcé. Un courrier électronique (E-mail) reçu sur le forum Internet
résume parfaitement cette situation.
Témoignage reçu par courrier électronique : l'exil forcé…ou le chômage.
"J'aimerais vous soumettre mon cas personnel relevant des contraintes
imposées au ecrutement qui ont pour conséquence l'exclusion de certains
scientifiques du système de recherche français. Durant mes études suivies
dans la région Rhône-Alpes, j'ai acquis une formation scientifique dans
des domaines biologiques, et plus précisément en génétique et immunologie.
Afin de poursuivre et d'enrichir mon expérience de recherche, j'ai ensuite
effectue un long séjour à l'étranger. Ainsi, je suis partie après ma
thèse effectuer un stage post-doctoral à New York. Après 3 ans, je désirais
rentrer en France mais je n'ai trouve aucun Laboratoire d'accueil pour
me présenter dans un organisme public de recherche. Ayant des propositions
par ailleurs, me permettant de poursuivre mon travail de recherche,
j'ai donc atterri sur la cote ouest des Etats Unis, ayant le privilège
de travailler à l'université de Stanford pendant 5 ans. Ces expériences
outre-Atlantique ont été très fructueuses et enrichissantes sur le plan
scientifique. Malheureusement, en 1993 j'ai décidé de rentrer en France,
avec l'espoir d'obtenir une position dans une structure de recherche.
J'avais des propositions, qui se sont avérées être très intéressées
et ne débouchant pas sur l'obtention d'un poste. J'ai travaille à l'IGCM
à Cochin pendant environ 2 ans, grâce au financement que j'ai pu obtenir
auprès d'organismes de bourses. Non sans obstacles et problèmes quotidiens,
J'ai pu conduire un projet et le finaliser par une publication. Pendant
cette période, j'ai également pris contact avec de nombreux directeurs
de recherche, lesquels m'ont fait comprendre que je n'avais aucune chance
de réintégrer le système de recherche français étant donne mon âge.
J'espérais qu'a mon retour, mes connaissances et mon expérience acquises,
pouvaient être partagées et mises à profit pour l'accomplissement de
projets de recherche. Malheureusement tout ceci était illusoire, je
n'ai eu aucune opportunité, ne bénéficiant d'aucun appui ou d'aide,
et me trouve actuellement dans une impasse. Je pense être jamais rentré
dans le cadre, j'étais considérée comme jeune à mon départ de France,
ensuite trop vieille à mon retour, j'ai en effet 43 ans aujourd'hui.
Depuis environ 3 ans, je ne suis plus rattachée à une structure de recherche,
je suis cependant toujours très motivée, suivant assidûment les avancées
scientifiques par le biais de la littérature. Je souffre terriblement
de voir ma carrière ainsi gâchée, et constate bien amèrement que rien
n'est prévu pour le retour en France des scientifiques faisant face
à une situation insurmontable. J'ai bien évidemment essaye de retourne
aux USA, mais ma période d'inactivité et l'incapacité de réintégrer
le système est un sérieux handicap que je n'ai pu surmonter. Le recrutement
des scientifiques par voie de concours est un problème majeur dans le
système de recherche français. Comme j'ai pu le constater à plusieurs
occasions, le recrutement d'un candidat dans un organisme de recherche
ou bien à l'université, se fait grâce à l'appui de personnes influentes
dans le domaine, et trop souvent indépendamment des capacités et potentiels
réels du candidat. Pourquoi de telles conditions de recrutement entraînant
une telle inégalité entre les candidats sont-elles maintenues ? Je voudrai
mettre l'accent sur cette exception française ou les offres de postes
(d'université ou d'organisme de recherche) ne se font pas par voie de
presse spécialisée, comme cela se fait dans de nombreux pays, mais requièrent
un parrainage. Cette étape obligatoire nécessitant des appuis des membres
des instances de recrutement peu représenter un sérieux obstacle dans
une carrière, mais également écarter des individus avec de réels potentiels
n'ayant pas la possibilité de se présenter par eux-mêmes. J'espère que
ma lettre saura retenir votre bienveillante attention et qu'elle suscitera
des suggestions de votre part. J'ose espérer que des changements pourront
être apportes dans le recrutement des scientifiques, allant dans le
sens de l'égalité et de la transparence."
Nous n’avons bien sûr pas pu évaluer la qualité scientifique de cette
personne qui s’est trouvée, à 40 ans, trop âgée pour être intégrée dans
notre système de recherche, alors qu’elle a sûrement acquis des compétences
techniques dans sa carrière, lesquelles auraient pu être valorisées
par notre système. C’est elle qui parle de « carrière gâchée». Ce n’est
pas encore le cas de cet autre biologiste, actuellement en poste dans
un des meilleurs laboratoires français de biologie moléculaire et qui
décrit son parcours. Les lettres de réponse de l’administration ne répondent
pas à ces légitimes interrogations de parents dont les enfants sont
en quête d’un laboratoire de recherche en France, après avoir accepté
la mobilité sur le plan mondial. Témoignage de jeune chercheur: d'ATER
en post-doc à répétition.
"J'ai effectué ma thèse à l'Institut Pasteur de Paris. Pendant ma thèse,
j'ai enseigne à l'université au titre de Moniteur, puis d'ATER. Je suis
ensuite parti pendant 4 ans à l'étranger pour effectuer un stage post-doctoral
dans le Laboratoire Européen de Biologie Moléculaire (EMBL) situé à
Heidelberg (Allemagne). Souhaitant m'intégrer dans le système de recherche
français, je suis à présent à au titre de chercheur post-doctorant (non
statutaire). Dans le cadre de la réflexion sur la reforme du système
national de la recherche en France, je vous confirme que je serais très
heureux de participer à ce débat afin d'exposer les difficultés actuelles
d'accès aux postes de chercheurs et d'accès à l'autonomie indispensable
au développement de l'innovation, ainsi que les attentes, nombreuses,
d'un jeune chercheur (35 ans) souhaitant rentrer en France après un
séjour post-doctoral à l'étranger."
Exemple de réponse de l'administration (au plus haut niveau) aux questions
de parents de docteurs en post-doc au Canada. " Dans votre lettre, vous
appelez l'attention du ministre sur la situation professionnelle de
votre fille et de son époux, jeunes docteurs tous les deux et qui effectuent
actuellement un stage post-doctoral à l'Université de Montréal au Canada.
Vous souhaiteriez contribuer à leur démarche de recherche en France
d'un emploi correspondant à leur haut niveau de qualification en leur
transmettant des informations susceptibles se les y aider. Je peux vous
indiquer, en effet, que 1200 postes de maîtres de conférences dans les
universités ont été créés pour être pourvus à la rentrée 1998-1999 auxquels
s'ajoutent deux cents postes de chercheurs dans les organismes publics
de recherche. La liste des postes ouverts au recrutement de maîtres
de conférences vient d'être publiée au Journal officiel ainsi qu'au
Bulletin officiel de l'éducation nationale. Cette liste peut également
être consultée sur le réseau Internet. Le CNRS dispose quant à lui d'un
correspondant au Canada qui peut être contacté à l'adresse suivante
: Consulat général de France - Service culturel - 1, place Ville-Marie
- bureau 2601 - Montréal - H3B4S3 - CANADA (e.mail: sscgfm@cam.org).
Des docteurs au chômage écrivent aujourd’hui dans nos permanences, comme
en témoigne cette correspondance d’un collègue qui écrit « Il s’agit
de deux docteurs en chimie organique, après un DEA, et pour l’un d’eux
un doctorat en pharmacie à l’université de Rennes. Agés de plus de 30
ans, ils ne trouvent pas d’emplois. » Ou bien une mère qui nous écrit,
ayant vu l’annonce de notre mission : « Ma fille, âgée de 32 ans, docteur
en biologie animale, s’est déjà exilée à deux reprises aux États-Unis.
Mais, après 7 ans passés là bas, elle souhaite vivement vivre dans son
pays, auprès de sa famille. Pourriez vous lui donner quelques conseils
judicieux pour sortir enfin de cette situation où l’on n’a comme perspective
que le chômage ? ». Des dossiers de ce type, depuis cinq ans, nous en
voyons passer de tous côtés. Comme l’un d’entre nous l’écrivait dans
un courrier d’août 1997 : "Je pense qu’il y a un fantastique gâchis
de matière grise". Nous ne devons pas nous voiler la face, mais rechercher
des solutions diverses et, peut être, étudier les conditions dans lesquelles
des docteurs pourraient intégrer des carrières administratives valorisantes.
Plusieurs interlocuteurs ont relevé le manque de réflexion de nombreux
doctorants quant à leur avenir professionnel, ainsi que l’absence de
prise en compte de ces considérations chez leurs directeurs de thèse.
Pire, certains recruteurs du secteur privé pensent que les docteurs
ont une connaissance insuffisante des modes d’accès au marché du travail.
Toutefois nous pouvons noter que les débouchés en entreprises pour les
docteurs sont en progression depuis plusieurs années, avec des résultats
très variables suivant les disciplines. Les récentes restructurations
des grands groupes privés et les fusions internationales ne sont toutefois
pas sans inquiéter car les objectifs sont manifestement de recentrer,
donc de réduire le potentiel de recherche et de développement privé.
Ces réductions réalisées par les grands groupes ne sont malheureusement
pas compensées par la création de petites entreprises de toutes technologies
ou par l’essaimage de grosses unités.
"LA SCHIZOPHRENIE DU MAITRE DE CONFERENCE" (témoignage). "Mis à part
le fait que le nombre d'heures (d'enseignement) représente une hausse
certaine par rapport à notre statut d'il y a quelques années, il n'y
a pas de quoi crier au loup. Là où les choses se compliquent, c'est
que ceci est loin de représenter notre seule activité. On attend en
particulier d'un maître de conférences qu'il effectue en sus de ceci
: i) de la recherche (de qualité, cela va sans dire), ii) de l'encadrement
doctoral, iii) des responsabilités dans l'encadrement de l'enseignement
(prise en charge de filières). Ces activités supplémentaires, essentiellement
la recherche, sont pour un maître de conférences le seul moyen pour
avancer dans sa carrière, c'est-à-dire d'évoluer vers un poste de Professeur.
A cette problématique viennent s'ajouter les questions de la formation
et du recrutement initial, pour lesquelles les réponses actuelles sont
loin d'être satisfaisantes. Pour devenir Professeur, un candidat doit
faire étalage d'un nombre conséquent d'articles de recherche, et ce
critère est de loin le plus important pour la sélection. De plus, on
mesure l'activité de recherche de façon absolue, c'est-à-dire sans chercher
à savoir si le candidat a ou non effectué d'autres types de prestation
dans sa carrière. Naturellement, un CR du CNRS, qui ne doit pas d'enseignements
de façon obligatoire, et dont la vocation est de ne faire que de la
recherche, se retrouve très nettement favorisé par rapport à ses "collègues"
maître de conférences. Il y a à Bordeaux de nombreux exemples de Professeurs
ex-CR du CNRS. Ce sont de tels candidats qui fixent la barre des recrutements
: pour être concurrentiel, un maître de conférences doit donc faire
quasiment autant qu'eux. Dans la pratique, nous avons donc au moins
deux métiers : un que nous devons effectuer par statut, et un que nous
devons effectuer pour espérer progresser. Voilà, pour moi, où réside
la schizophrénie du maître de conférences. Les maîtres de conférences
les plus dynamiques sont donc amenés à consacrer une bonne partie de
leur temps à la recherche, bien évidemment au détriment de tout le reste.
Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer un niveau de développement
pédagogique peu élevé dans les universités françaises, car s'investir
dans cette branche signifie quasiment renoncer à la promotion de maître
de conférences à Professeur. Peut-être suis-je en train de forcer le
trait, mais je doute que je soie complètement en-dehors de la réalité.(..)
Il y a encore quelque chose qui semble étrange dans le statut actuel
des maîtres de conférences, quoiqu'il y ait pas mal d'efforts récents
pour évoluer : c'est le fait qu'un maître de conférences n'apprend pas
son métier avant de prendre ses fonctions. Jusqu'à il y a peu, le recrutement
se faisait essentiellement sur le dossier de recherche, et rien n'était
prévu de spécial pour qu'un maître de conférences fraîchement recruté
ait quelque formation en enseignement (cours, TD, TP). Celui-ci commençait
donc son premier service en se formant "sur le tas". Ceci a cependant
tendance à changer : les commissions de recrutement (commissions de
spécialistes) examinent un peu plus les dossiers pédagogiques des candidats
et commencent à pondérer leurs décisions par la prise en compte des
expériences antérieures d'enseignement. corrélativement, les aspirants
aux fonctions d'enseignant-chercheur essaient de plus en plus d'effectuer
des vacations, ou d'avoir des postes de moniteur (pour lesquels est
d'ailleurs prévue une petite semaine de formation à l'enseignement),
puis d'ATER. Ces progrès timides contre la schizophrénie du maître de
conférences ont donc pour corollaire la banalisation de statuts ressemblant
fort à celui des anciens assistants .... Quant aux responsabilités des
filières, je constate que celles-ci sont reconnues essentiellement par
une tradition de "décharges d'heures" qui réponse entièrement sur l'initiative
des UFR, puisque le ministère et les présidences d'université font comme
si ceci n'existait pas. Il existe un certain nombre d'enseignants-chercheurs
qui veulent bien "y mettre du leur" mais il faut reconnaître qu'un système
qui fonctionne essentiellement sur la base de la bonne volonté possède
une fragilité intrinsèque assez importante ... Après cette cohorte de
critiques, je voudrais tout de même conclure par quelques aspects positifs
de notre métier. Premièrement, le statut de fonctionnaire nous permet
de développer des projets de recherche à long terme dans une sérénité
relative, chose que nous envient de nombreux chercheurs étrangers. Deuxièmement,
les possibilités de détachement nous permettent d'effectuer des séjours
limités mais fructueux dans les organismes de recherche, à l'étranger,
ou bien auprès de l'industrie : celles-ci ne sont pas toujours très
bien mises à parti, j'en conviens."
EXEMPLE DE POST-DOC AU JAPON: LE RETOUR S'ANNONCE DIFFICILE…
"Après avoir obtenu mon doctorat de chimie en novembre 1998, j'ai eu
un poste d'ATER et malheureusement je n'ai pas trouve d'opportunité
de carrière scientifique en France. C'est tout d'abord en roue de secours,
si je puis dire, que j'ai rempli un dossier pour obtenir une bourse
STA pour le Japon. J'ai été accepté et me voilà au Japon depuis un mois
(..). Ici, en tant que chercheur, il me semble qu'on est plus reconnu,
socialement parlant, qu'en France. Ensuite, les moyens financiers que
j'ai à ma disposition pour la réalisation de mes travaux sont décuplés
par rapport à ce que je connais des laboratoires universitaires français.
Evidemment, cela me permet d'acheter des matériels très performants
et ainsi d'augmenter mon confort de travail ainsi que mon rendement.
De plus, je pense que la formation universitaire française est très
reconnue ici. Comme dit le proverbe, nul n'est prophète en son pays,
mais dans ce cas, je trouve cela très dommageable. En effet, la France
semble devenir un institut de formation de pointe très reconnu dans
le monde et qui sert de vivier aux USA et au Japon. c'est très inquiétant.
Je n'ai aucun chiffre, mais ce que je peux dire, c'est que sur les 40
étudiants qui étaient dans ma promotion de DEA (un peu moins de la moitié
a poursuivi ses études sous forme d'une thèse de doctorat), nous sommes
4 à être en post doctorat au Japon sur le (même) campus. C'est énorme.
(..). Concernant les procédures de recrutement, je pense que le mode
adopte permet des pratiques scandaleuses. Le système de recrutement
dans le service public est truffe de failles qui permettent à des petits
groupes de personnes d'imposer leur point de vue à la majorité. Ainsi,
il est à mon avis très facile, en jouant sur les ficelles des processus
de recrutement, de placer le candidat que l'on veut et non pas de choisir
le meilleur, entre guillemets, parmi tous les candidats qui se présenteraient.
Le choix est parfois fait avant la parution du poste... Tout le monde
sait ca mais personne n'ose le dire. Le problème, je pense, c'est que
le laboratoire qui dispose d'un poste, est juge et parti. Il définit
le profile du poste et peut le modeler en fonction du candidat qu'il
voudrait placer. Ensuite, il est clair que dans ce cas le choix est
vite fait... Mais le problème de fond n'est pas celui là. Le vrai problème
est le nombre de postes en diminution indéniable. Je pense que c'est
une erreur de ne pas miser sur la recherche, il suffit de regarder la
situation aux USA et au Japon, dont je parlais plus haut. Cela dépend
uniquement de la volonté gouvernementale."
EXEMPLE DE JEUNE DOCTEUR DESIREUSE DE REJOINDRE UN CORPS D'ENSEIGNANT
"J'ai obtenu un doctorat en Immunologie en 1995 et travaillé en qualité
de chercheur jusqu'en 1998 (*). J'ai eu l'occasion durant ces années
d'enseigner. Ayant un goût prononcé pour la communication, cette activité
m'a passionné et je ne conçois plus ma vie professionnelle comme chercheur
isolé dans son laboratoire. Je souhaite fortement transmettre mon expérience.
J'ai donc postulé des emplois de maître de conférences pour lesquels
j'ai été reconnue qualifiée (...). Toujours sans emploi et refusant
l'inactivité, j'ai entrepris cette année d'approfondir ma formation
à l'enseignement en suivant la préparation aux concours d'entrée dans
l'Education Nationale à l'IUFM. Je mes suis donc retrouvée sur les bancs
de la Faculté à côté d'étudiants sortant de Licence. On me demandait
de faire mes preuves, ce que je pensais avoir fait en obtenant un doctorat
avec mention "très honorable" et les félicitations du jury. Je crois
que pour enseigner, il ne suffit pas de connaître par coeur des chapitres
de livres. L'important est d'être capable de transmettre le contenu
de ces chapitres à des élèves. Or, les membres de mon jury de thèse
m'ont reconnu des qualités pédagogiques. Et pourtant, malgré ces compétences
et ma motivation, je ne peux exercer ma passion. J'ai décidé de me présenter
aux concours du CAPET et de l'Agrégation de Biochimie à la session 2000
avec l'espoir d'avoir plus de chance que cette année." (*) Nota: dans
un laboratoire public, sur contrat avec un groupe industriel.·
Les ‘Post-doc’
français à l’étranger
La proportion des ‘post-doc’ effectués dans les pays de l’union européenne
a sensiblement progressé depuis le début des années 1990, passant de
30 % à plus de 40 %. Cette proportion est aujourd’hui presque équivalente
à celle des ‘post-doc’ effectués aux États-Unis. On note la faiblesse
du nombre de ‘post-doc’ français allant au Japon. Ceci tient à deux
facteurs principaux : la montée en puissance des programmes de recherche
européens financés par le Programme Cadre de R&D (PCRD) qui permettent
l’embauche de ‘post-doc’ et créent ainsi une offre européenne accrue
d’opportunités, la mise en place d’un système spécifique de bourses
pour les ‘post-doc’, à savoir le programme Formation et mobilité des
chercheurs. La situation du milieu des années 1990 est très différente
de celle qui prévalait à la fin des années 80 : - le nombre de thèses
soutenues chaque année a fortement augmenté, passant de moins de 7 000
à 11 000 (on remarque cependant le coup d’arrêt de 1995 à la croissance
du nombre de thèses), - parallèlement, la proportion de ‘post-doc’,
qui pouvait être estimée à 8 % environ en 1990, est passée à près de
20 % en 1995 - en conséquence, le flux annuel des ‘post-doc’ allant
à l’étranger aurait triplé depuis 1990, approchant en 1995 un taux de1
200 par an, et sans doute 1500 ou plus aujourd'hui. - par ailleurs,
plusieurs centaines de ‘post-doc’, titulaires de thèses soutenues en
France, démarrent chaque année leur post-doctorat en France. Ceux-ci
payés sur des contrats divers et le plus souvent précaires concernent
pour une part des étudiants étrangers, mais aussi un nombre croissant
de docteurs français. Il convient de noter également les différences
entre les disciplines par rapport au ‘post-doc’ : les sciences de la
vie ont un taux de ‘post-doc’ très élevé, qui atteint aujourd’hui 40
%. A l’inverse, les sciences humaines et sociales ne connaissant que
très peu cette procédure, qui ne concernent que 5 % des docteurs, les
autres disciplines se situent en position intermédiaire.
5.3. Insertion,
responsabilisation et autonomie des jeunes chercheurs
Le déséquilibre de la pyramide des âges entraîne un retard dans la prise
de responsabilités des jeunes chercheurs. Une partie du débat sur le
thème de l'autonomie a porté sur la définition de la problématique.
Majoritairement, les jeunes chercheurs consultés se sont méfiés d'une
autonomie qui reviendrait à en faire des gestionnaires, chercheurs de
contrats, et qui en réalité les empêche de développer leur travail.
Dans l'esprit de beaucoup de chercheurs, la responsabilité d'une équipe,
la direction d'un laboratoire, sont plus du ressort de la gestion, de
l'administration que de la responsabilité scientifique. C'est donc plus
une autonomie scientifique, exercée éventuellement au sein d'un laboratoire
dirigé par d'autres, qui est revendiquée. C’est ce sens que nous attribuerons
au terme “ autonomie ” dans ce rapport. La capacité qu'ont les jeunes
chercheurs de se concentrer sur des thématiques personnelles éventuellement
distinctes de celles de leur équipe de rattachement est très variable
suivant les disciplines, selon les moyens matériels et humains nécessaires
pour les développer. C'est dans les disciplines expérimentales que le
problème se rencontre avec la plus grande acuité. Les projets scientifiques
y sont souvent conduits par des chercheurs très expérimentés, laissant
peu de place aux initiatives de jeunes chercheurs souhaitant explorer
de nouveaux sujets. Il ne s’agit pas pour nous de céder à une quelconque
fascination pour le mythe de la jeunesse, ni aux discours réservant
aux jeunes les vertus de l’innovation. L’expérience de chercheurs confirmés
est un atout indéniable, et l’on peut citer nombre d’exemples de chercheurs
dont les principales découvertes ont été obtenues à un âge avancé. Opposer
les générations serait donc aberrant. Toutefois, nous constatons qu’aujourd’hui
les jeunes chercheurs éprouvent des difficultés pour conduire des projets
novateurs, créer leur équipe, dans un environnement de faible renouvellement
des structures de recherche. Se pose ainsi de manière cruciale la capacité
qu’offre la recherche française de développer de nouveaux domaines,
notamment ceux qui sont à l’interface de plusieurs disciplines. Les
disciplines nouvelles n'émergent pas facilement en France, il suffit
pour s'en convaincre de constater les difficultés que rencontre la bioinformatique
pour s'imposer comme nouvelle discipline dans notre pays. Elle est perçue
comme une discipline d'avenir, mais pas encore reconnue comme prioritaire
par les informaticiens. Alors qu'il aurait fallu que des équipes se
constituent rapidement autour des informaticiens, et qu'au CNRS, à l'INRIA,
au CEA des moyens importants soient mobilisés pour démarrer rapidement,
pour former des chercheurs et des enseignants, pour aiguiller des étudiants
vers des thèses centrées sur cette thématique. Des jeunes chercheurs
pourraient sans doute explorer ces nouveaux champs disciplinaires si
une politique plus ambitieuse était menée. Le ministère vient de prendre
en compte cette priorité avec le Génopôle d'Evry et plusieurs pôles
nationaux, mais cette révolution thématique a lieu avec quelques années
de retard sur les Etats-Unis. Le Ministère et le CNRS ont mis en place
des Actions Concertées Incitatives (ACI) "blanches" ou des Actions Thématiques
et Incitatives sur Programmes et Equipes ("ATIPE") : il faut sans doute
les surmultiplier, aider les jeunes équipes qui présentent des projets
innovants et en tenir compte ultérieurement dans l'évaluation afin de
favoriser tous ceux qui ont accepté d'explorer des champs de recherche
nouveaux. L’accès à l’autonomie passe aussi par la possibilité de faire
école, c’est-à-dire d’encadrer des thèses et d’accéder au rang de professeur
d’université ou de directeur. Le fonctionnement actuel impose aux chercheurs
et enseignants-chercheurs candidats sur ces postes d’être titulaires
d’une habilitation à diriger des recherches. Dans certaines disciplines,
en sciences de l’homme et de la société notamment, l’habilitation se
passe très tard, le plus souvent bien au-delà de 40 ans, sur le modèle
de l’ancienne thèse d’état. Cette situation limite fortement le nombre
de candidats aux postes de professeurs, au point que dans certaines
sections du CNU il y a moins de candidats à la qualification que de
postes de professeurs ouverts au concours ! Le pourcentage de postes
de professeurs non pourvus en 1998 (première session) s’élève à près
de 32 % en sciences de l’homme et de la société. Cette situation constitue
un frein à la prise de responsabilités des chercheurs de ces domaines.
De plus, l’habilitation n’existe pas dans la plupart des pays, ce qui
sème souvent le trouble lors des candidatures de chercheurs étrangers
qui se repèrent parfois mal dans les textes régissant le recrutement.