Avant
propos
Inscrire la carrière des enseignants au cœur d’une véritable politique
de valorisation des ressources humaines et d’amélioration de leur situation
professionnelle ” comme le Ministre de l’Education Nationale de la Recherche
et de la Technologie en exprime la volonté “ en accordant une attention
particulière aux problèmes de notation notamment pédagogique ”, conduit
à s’interroger à la fois sur le processus d’évaluation lui-même, en
tant que support de la notation, et plus largement sur son inscription
dans une démarche de valorisation institutionnelle de ses contenus et
de ses produits. Ce rapport traite successivement de ces deux points
avant de formuler trois propositions principales.
I-L’évaluation
: quelques constats
Sans engager de longs développements sur le processus d’évaluation dont
résulte la notation, il convient cependant d’en proposer une brève analyse.
En effet, en souligner certaines des caractéristiques dominantes devrait
permettre de saisir l’intérêt de modifier des pratiques parfois plus
proches d’un rituel pédagogique en voie de sécularisation que d’une
démarche pour repérer et apprécier des performances et des compétences.
D’abord une prise de position. Toute action, comme celle d’enseigner,
qui vise à faire acquérir des connaissances et construire des compétences,
suppose, pour la conduite efficace de son déroulement, d’en contrôler
les effets. L’évaluation dont la vertu première est de permettre la
confrontation d’un résultat à un objectif s’impose donc comme une nécessité.
Cela ne va cependant pas sans entraîner quelques confusions. La distinction,
par exemple, entre évaluation sommative et évaluation formative dans
la pratique la plupart du temps mal assurée, est une source de réelles
difficultés. En effet, la première a pour but de fournir un bilan (la
situation du professeur) et de concourir à une décision (promotion au
choix ou pas, passage ou non à la hors classe), la seconde a pour finalité
d’informer l’enseignant sur l’état de ses méthodes didactiques ou pédagogiques
et donc de lui permettre d’en corriger ou d’en modifier le cours. Dans
la réalité on assiste à une confusion des deux voire à une contamination
de l’évaluation formative par l’évaluation sommative.
Ensuite quelques constats. Quel jeune enseignant n’a pas souhaité pour
ses premières inspections “ tomber sur le bon inspecteur ” ; celui qui
saura l’apprécier à sa juste valeur, celle, bien entendu, qui lui vaudra
“ un bon départ dans la carrière ”. Un tel souhait est probablement
moins irrationnel qu’on pourrait ne le penser. Certaines analyses montrent
assez clairement des divergences inter-évaluateurs comme intra-évaluateur.
Les explications de ces phénomènes de divergences méritent que l’on
s’y attarde. L’évaluation est un comportement et comme telle elle relève
d’un certain nombre de déterminants susceptibles d’avoir des effets
sur le jugement et la prise de décision. Ces effets dits effets de source
sont nombreux, (les professeurs y sont d’ailleurs quotidiennement soumis
dans leur propre pratique d’évaluation des performances de leurs élèves)
aussi suffit-il ici d’en fournir quelques exemples. Ainsi la connaissance
de la note antérieure (ou des éléments du rapport) influe-t-elle sur
la note actuelle par un effet d’assimilation qui conduit à une réduction
de distance entre la note antérieure et la note virtuelle. Le fait d’être
inspecté en présence d’une bonne classe ou d’une mauvaise classe n’induit
pas nécessairement le même jugement. De même certains résultats de travaux
indiquent, toutes choses égales par ailleurs, des différences de notation
entre hommes et femmes. Bien réelles, ces distorsions évaluatives ne
doivent cependant pas laisser croire à une quelconque incompétence intrinsèque
des évaluateurs. Simplement, confrontés à une situation de jugement
l’évaluateur traite cette situation en fonction des informations dont
ils dispose et qui peuvent tenir tout autant aux caractéristiques de
la situation scolaire elle-même qu’aux caractéristiques sociologiques
ou psychologiques des personnes évaluées. Ces informations dont il dispose
a priori provoquent chez lui des attentes spécifiques. Dès lors son
attitude dans le recueil d’indices vise à relever les occurrences en
accord avec ses attentes ; attentes qu’il a élaborées à partir de l’univers
de référence. Aussi peut—on penser que l’acte d’évaluer est gouverné
autant sinon plus par ce que l’évaluateur “ a déjà dans la tête ” et
les situations dans lesquelles il est placé, les deux choses étant souvent
liées, que par les compétences exprimées par la personne à évaluer.
Dès lors les informations préalables (souvent mauvaises conseillères)
favorisent l’élaboration d’une représentation qui, à son tour, déterminera
des attentes qui elles-mêmes joueront le rôle de sélecteur d’indices
dans l’appréciation des comportements. Alors, la connaissance du rapport
antérieur, l’information par un collègue qui “ connaît bien ” le professeur
à évaluer doivent-elles être bannies ? Certainement pas, mais qu’elles
adviennent après l’évaluation et la notation et les appréciations y
gagneront en objectivité.
Enfin, et sans entrer dans une analyse approfondie qui déborderait le
cadre de ce rapport, il convient de souligner clairement certaines extrapolations
abusives attachées à l’évaluation. Ainsi existe-il, à partir des performances
observées, une tendance à inférer des caractéristiques morales (capable
d’effort) ou intellectuelles (inventif) cela à travers l’emploi de traits
de personnalité (dont le réservoir lexical est pratiquement inépuisable).
Ce phénomène de psychologisation (cela fonctionne remarquablement également
sur les bulletins trimestriels des élèves où à partir d’une performance
on fait souvent une inférence personnologique) ne recouvre aucune réalité
scientifique. Ces traits de personnalité ne rendent pratiquement jamais
compte d’une consistance effective des conduites. Aussi faut-il s’attacher
à en contrôler l’utilisation, d’autant qu’inscrits dans un rapport il
fonctionneront comme information préalable générant des attentes qui
conduiront l’évaluateur à s’engager dans la confirmation d’hypothèse.
Savoir que l’on peut être à ce point influencé dans ses évaluations
devrait-il conduire au refus d’évaluer ? Certainement pas, quelles que
soient les conceptions que l’on peut avoir par ailleurs, il ne saurait
y avoir d’assignation d’objectifs sans contrôle de leur évolution et
atteinte. Nos sociétés n’étant pas particulièrement vouées aux déclins
des hiérarchies, au moins fonctionnelles, le jugement en demeure la
clef de voûte. Dès lors, autant qu’il porte son nom et que l’équité
en soit la règle. C’est pourquoi s’impose à l’égard des pratiques évaluatives
corrections et améliorations et cela aussi bien dans leur forme que
dans leur contenu.