II-L’evaluation : d’une approche individuelle à un enrichissement
collectif.
S’il
s’agit bien de traiter de l’évaluation du professeur dans le but d’apprécier
ses performances et de repérer comment il exprime au profit des élèves
et de la classe les compétences acquises, il faut également envisager
les apports éventuels de ce même professeur à l’évolution des méthodes
et pratiques pédagogiques dans le cadre plus général d’une réflexion
permanente sur l’acte d’enseigner et d’apprendre comme sur celui d’éduquer
et de former, voire celui de gérer et d’entreprendre. En effet, hormis
le temps de l’entretien (ce fameux colloque singulier entre le professeur
et l’inspecteur), rien ne permet de retenir et encore moins de faire
partager à une communauté disciplinaire ou pluridisciplinaire les interrogations,
les réflexions, les réussites voire les échecs attachés à la vie de
la classe, à la transmission des savoirs, à la nature des programmes,
aux dispositifs logistiques etc… c’est à dire à tout ce qui constitue
les supports de l’expertise du professeur dans et au delà de la classe.
Ce n’est pas disqualifier une pratique que de juger la relation d’inspection
parfois infantilisante en soi et assez faiblement productive. Inscrite
dans un temps et un espace limités elle détermine en fait un moment
d’évaluation sommative plus que formative. Les conseils de l’inspecteur
ou de l’inspectrice, aussi avisés et pertinents soient-ils, demeurent
assez largement contingents à la séquence pédagogique considérée. Or,
la richesse et la complexité de l’acte d’enseigner ne saurait être rendues
à travers les seules expressions d’une leçon en temps limité et d’une
brève interaction subsèquente entre l’acteur et l’observateur. De plus,
la séquence pédagogique observée, même si elle est convenablement resituée
dans un ensemble de programmations et de progressions pédagogiques,
ne peut véritablement rendre compte des moyens mis en œuvre pour traduire
dans le temps les objectifs généraux du programme en objectifs pédagogiques.
Si l’on ajoute à ces contraintes objectives celles liées à la charge
considérable des corps d’inspection qui doivent “ gérer ” un nombre
de professeurs tel qu’il interdit pratiquement toute relation suivie,
on est “ naturellement ” conduit à souligner le caractère quasi anachronique
de l’inspection telle que les cadres pédagogiques de l’éducation nationale
sont amenés à la pratiquer. Ces difficultés objectives ne sont cependant
pas dirimantes pour la pratique évaluative. Elles peuvent en effet être
levées, au moins en partie. Nous y reviendrons lors de la présentation
des propositions. C’est pourquoi il convient de rappeller deux points
essentiels. Le premier tient à la réaffirmation de la nécessité d’observer
le professeur dans le cours de son enseignement et donc de maintenir
dans l’évaluation la dimension fondamentale de l’appréciation de l’action
d’enseigner. En effet, dans un souci de correction ou d’évolution de
ses pratiques celui-ci a besoin de bénéficier d’un retour d’informations
qui viendront compléter celles qu’il produit lui-même à travers l’évaluation
des apprentissages et des performances de ses propres élèves. Bien qu’attachée
à une séquence pédagogique donnée, c’est dans ce retour d’informations
que la fonction d’inspection (dont on verra les aménagements éventuels
plus loin), puise une part importante de son sens. Le second point engage,
lui, une perspective un peu nouvelle de l’évaluation des pratiques pédagogiques
et de l’expérience acquise. Chaque professeur, quelle que soit sa discipline,
se trouve, dans l’exercice de son enseignement, confronté à différents
programmes, à des groupes d’élèves de niveaux de compétences cognitives
variées et à des attitudes et comportements sociaux parfois très contrastés.
La gestion de cette diversité fait en quelque sorte le quotidien de
l’exercice professionnel des enseignants. Elle se nourrit de réponses
ou de sytèmes de réponses adossés à des réflexion, des analyses, des
méthodes voire des “ tours de mains ” probablement également variées
et qui sont tous orientés en direction de la réussite des apprentissages
des élèves. Or aucune forme organisée d’évaluation ne permet d’en rendre
compte. Dès lors nul espace institutionnel n’est susceptible d’en saisir
et d’en utiliser la richesse éventuelle au profit de l’ensemble de la
communauté des enseignants toute entière. C’est pourquoi il est probablement
urgent de concevoir une approche plus positive de l’évaluation des professeurs
en l’abordant sous un double aspect. Ainsi devrait-elle permettre à
la fois d’observer et d’apprécier (comme aujourd’hui mais avec une évolution
du dispositif, cf infra) les pratiques d’enseignement telles qu’elles
s’expriment en situation et de retenir et de mettre à profit les réflexions,
les analyses, les propositions des professeurs liées à la vie de leurs
classes, à la réalité des programmes et à celle de leur mise en œuvre.
L’évaluation prendrait dès lors, à partir d’un fondement individuel,
une véritable dimension collective. Les expériences de chacun seraient
de cette façon susceptibles de fournir le matériau d’un patrimoine d’expertises,
didactiques et pédagogiques, effectivement partagé.