III-
L’évaluation : trois propositions liées
1. Pour traduire
les éléments avancés sous II un premier principe de base de l’évaluation
des professeurs devrait reposer sur la production d’un rapport d’activité
tous les trois ans. L’instruction en fournirait le thème principal,
l’éducation et l’administration les thèmes éventuellement associés.
1.1. L’instruction
(enseigner et apprendre)
Sous cette rubrique le professeur décrirait, analyserait et mettrait
en perspective les savoirs dispensés. Il serait ainsi invité à formuler
un point de vue sur les contenus et les niveaux de complexité des programmes.
Il analyserait de même, à travers les caractéristiques de ses élèves
et de ses classes, les difficultés éventuelles d’apprentissage des premiers
et les conditions d’organisation, facilitantes ou non des secondes.
Cette production du professeur serait à considérer comme une contribution
à une réflexion collective sur la discipline et les situations pédagogiques
pour la définition et le suivi des projets d’enseignement. Un conseil
des études propre à chaque établissement pourrait pour une part utilement
se nourrir de ce type de contribution. Une telle démarche permettrait
tout à la fois de favoriser un engagement plus collectif du professeur
dans le processus d’enseignement, en prenant institutionnellement en
considération son expertise, et de fournir des éléments d’évaluation
sur sa compétence à rendre compte et à analyser une pratique.
1.2.L’éducation
Il s’agirait ici de rapporter sur d’éventuelles actions accomplies dans
le but de faciliter ou d’accompagner les apprentissages ou le développement
social, individuel et collectif, des élèves. Ce type de contribution
pourrait, là encore, nourrir la réflexion et les projets liés plus largement
à la vie scolaire dans les établissements. En effet, dans le cadre même
de leur enseignement les professeurs sont en mesure de repérer, au delà
des démarches et performances cognitives des élèves, des dimensions
de comportements et de conduites sociales, individuelles et collectives,
utiles pour faire évoluer les dispositifs éducatifs des établissements.
1.3. L’administration
Dans ce domaine il conviendrait d’indiquer et d’analyser les éventuelles
responsabilités collectives assumées en relation avec l’instruction
et l’éducation. Ce type de contribution éventuelle serait susceptible
d’apporter de précieux éclairages pour l’organisation pédagogique et
sociale qui structure une part significative des projets d’établissements
Le rapport constituerait la base d’un entretien ouvert et approfondi
avec le professeur qui associerait les inspecteurs concernés et le chef
de l’établissement. En effet, conçu comme un espace de partage entre
différents acteurs de l’enseignement, il permettrait, à partir de l’expression
même du professeur et par la confrontation des points de vue, de mieux
appréhender et donc de corriger éventuellement certains aspects de l’acte
d’enseignement et plus largement de son organisation. Outre son apport
éventuel aux différents projets disciplinaires et interdisciplinaires
ou/et aux projets d’établissements (cf supra) il permettrait d’éclairer,
notamment par l’entretien dont il serait le support, “ la note administrative
” qu’il appartient au chef d’établissement de porter.
Le second principe de base de l’évaluation correspondrait à l’observation
de séquences d’enseignement et représenterait l’inspection pédagogique
proprement dite, support de la note pédagogique dont l’attribution reviendrait
évidemment à l’inspecteur de la discipline . Cette observation conduite
par deux inspecteurs pourrait impliquer que l’un des deux soit extérieur
à la discipline. Il s’agirait ainsi de croiser un regard lié à la discipline
avec un autre plus orienté sur les aspects transversaux de l’acte d’enseigner.
Par cette double présence, on faciliterait l’engagement dans l’élaboration
d’une culture plus collégiale de la fonction d’inspection, on atténuerait
également les risques de psychologisation, et certains effets de source
(cf supra I) tout en favorisant éventuellement une interaction post
observation plus riche parce que nourrie de points de vue différents.
En effet, l’entretien avec l’enseignant pourrait avoir lieu aussi bien
avec le seul inspecteur de la discipline qu’avec les deux selon la décision
même du professeur. L’intérêt principal d’une approche de l’inspection
pédagogique par des inspecteurs de disciplines différentes tient à son
aspect formateur pour les corps d’inspection et donc à la possibilité
de rendre plus homogènes les pratiques d’évaluation pédagogique entre
disciplines. Ainsi une telle approche permettrait-elle, par l’acquisition
de représentations partagées, de minorer les différences éventuelles
de traitement entre les professeurs de disciplines différentes sans
pour autant affaiblir le jugement disciplinaire qui continuerait à appartenir
au seul inspecteur spécialiste. Par ailleurs, les évaluations qui feraient
apparaître des difficultés devraient conduire les évaluateurs à formuler
des propositions concrètes de formation à visée correctives ou auto-correctives.
Cette exigence suppose qu’au delà de l’aide et des conseils prodigués
au cours de “ l’entretien pédagogique ”, le rapport soit communiqué
très rapidement au professeur concerné de telle sorte que les actions
envisagées fassent l’objet d’une co-élaboration par l’inspecteur et
le professeur.
Ces propositions, associées aux contributions des professeurs dans le
cadre de leur rapport d’activité, seraient, dans de nombreux cas, susceptibles
de nourrir plus largement pour la discipline elle-même le cahier des
charges du plan académique de formation Dans la mesure où le rapport
d’activité recouvre également l’objectif de contribuer de manière majeure
à la réflexion et à l’action collective sur l’instruction et l’éducation,
sa production triennale devrait être considérée comme obligatoire jusqu’au
terme de la carrière. En effet, constamment enrichie, l’expérience du
professeur doit pouvoir faire l’objet d’une relation continue qui permette
de saisir la perception des évolutions de l’enseignement. On peut, par
contre, considérer qu’après un certain nombre d’années d’exercice (par
exemple l’équivalent de six inspections à raison d’une tous les trois
ans, sans compter les quatre premières années d’enseignement, cf infra)
l’observation du professeur au cours de son enseignement ne soit plus
réalisée qu’à sa demande ou à celle de l’établissement.
2. Les professeurs
débutants ne feraient pas l’objet d’une notation avant la fin de leur
deuxième année d’enseignement comme titulaires
Au cours de ces deux premières années ils bénéficiraient de l’aide d’un
tuteur choisi parmi les collègues de leur discipline. Un même tuteur
prendrait en charge deux jeunes collègues. L’ensemble des tuteurs d’une
discipline devrait être placé sous la responsabilité pédagogique de
deux inspecteurs (dont l’un n’appartiendrait pas à la discipline) et
d’un formateur IUFM ou accrédité comme tel. Au terme des deux années
les professeurs débutants seraient soumis à leur première évaluation
selon un processus identique à celui appliqué à leurs collègues plus
anciens (rapport, entretien, observation au cours de l’enseignement).
Leur deuxième évaluation pédagogique (qui devrait avoir lieu dans les
deux années suivantes) engagerait (dans le but d’éviter les effets de
source, cf supra I) obligatoirement deux inspecteurs différents de ceux
qui auraient assuré la première. En effet, le caractère référent du
début de carrière réclame toutes les attentions. Il faut impérativement
aussi bien favoriser pleinement et très vite l’expression des qualités
par des renforcements pertinents et variés que corriger, selon les mêmes
modalités et tout aussi rapidement, des insuffisances éventuelles sans
pour autant courir le risque de les stigmatiser. Cette approche nouvelle
du suivi des professeurs débutants par des tuteurs, eux-mêmes animés
par les corps d’inspection, constituerait une excellente façon de promouvoir
une réflexion collective organisée au sein d’une discipline ou entre
plusieurs disciplines d’enseignement. Elle favoriserait également une
prise en considération plus réaliste des besoins de formation des enseignants
et devrait donc être utilisée pour alimenter, là encore, le cahier des
charges de la formation continue.
3. Pour être cohérente
et efficace, la réalisation des propositions précédentes impliquerait
un certain nombre d’évolutions d’ampleur non négligeable
D’abord un accroissement très significatif du nombre des inspecteurs.
En effet, outre le suivi plus régulier qu’imposerait une évaluation
triennale, les inspecteurs sont les seuls cadres physiquement mobiles
de l’éducation nationale et donc des acteurs majeurs de la diffusion
et du suivi des politiques académiques. Par ailleurs, la nouvelle approche
de l’évaluation envisagée leur confère une responsabilité accrue dans
la mesure où elle les conduit à s’engager plus avant dans leurs relations
avec les établissements et dans des actions de nature plus interdisciplinaires
voire pluridisciplinaires, donc plus collégiales. Enfin, cette approche
à la fois plus collective et plus orientée vers une conception formative
de l’acte d’évaluation/inspection impose une connaissance approfondie
des caractéristiques des établissements d’enseignement par les inspecteurs.
Dès lors, chacun d’entre eux devrait disposer des données synthétiques
(résultats scolaires, configurations sociologiques des populations d’élèves
etc.) régulièrement mises à jour des établissements de leur domaine
territorial. De même, il conviendrait de concevoir et de diffuser un
référentiel de l’inspection qui permettrait à chacun (inspecteurs et
enseignants) de partager un petit nombre d’indicateurs pédagogiques
objectifs permettant de situer minimalement l’acte d’enseigner et les
comportements qui lui sont en principe attachés sans en aucune manière
établir un système de normes. Il faut aussi, dans la formation des personnels
de direction et dans celle des personnels d’inspection introduire un
programme résolument axée sur les méthodes d’évaluation (cette exigence
vaut aussi pour les enseignants dans le domaine de l’évaluation scolaire)
mais aussi et surtout sur l’évaluation comme mode de gestion positive
des ressources humaines (à condition d’éviter les “ faux experts ”,
on sait aujourd’hui sur ces sujets suffisamment de choses pour “ outiller
” convenablement les principaux acteurs concernés par de tels dispositifs).
En effet, accorder à l’évaluation formative une place majeure dans le
processus de suivi de l’enseignement et des enseignants suppose une
nouvelle culture qui intègre pleinement le souci constant de créer les
conditions d’évolution et/ou de correction des pratiques notamment à
travers le repérage des besoins en formation et la capacité à co-élaborer
avec les enseignants eux-mêmes les programmes d’action susceptibles
de les prendre en compte. De même faut-il pouvoir, à l’occasion de situations
plus difficiles, être en mesure de concevoir des actions d’intervention
plus lourdes voire de reconversion. Ensuite, s’agissant des jeunes enseignants
débutants, il conviendrait de concevoir le tutorat comme une activité
qui ne saurait devenir une fonction mais qui au contraire devrait faire
l’objet d’une forte mobilité. Il constituerait ainsi à la fois l’aide
pour laquelle il est conçue et un excellent moyen de formation continue
dans une perspective “ intergénérationnelle ”. Ce rôle de tuteur, associé
étroitement à l’animation des inspecteurs, fonctionnerait en quelque
sorte comme un système de veille pédagogique. Compte tenu de son importance
il réclamerait pour les enseignants qui l’assumeraient la mise en place
d’un allégement de service. Enfin, pour exploiter pleinement une nouvelle
démarche positive de l’évaluation la création au sein des établissements
d’un conseil des études, présidé par le chef d’établissement se révélerait
singulièrement opportune. En effet, reconnaître, comme il est légitime
de le faire, l’expertise des professeurs et leur capacité à en rendre
compte suppose que l’on soit en mesure d’en retenir et d’en exploiter
les résultats. C’est pourquoi la procédure du rapport d’activité devrait
être mise au service de projets collectifs disciplinaires et multidisciplinaires
dans le cadre du volet pédagogique du projet d’établissement, lui-même
situé dans un projet académique dont l’objectif s’inscrit naturellement
dans la mise en œuvre des grandes orientations nationales.
IV. Pour conclure
C’est une triple préoccupation qui structure les réflexions et propositions
de ce rapport. D’abord celle de permettre l’expression de la diversité
des pratiques enseignantes en fonction des publics qui leur sont confiés
mais aussi en fonction de leur propre démarche d’innovation, de recherche,
d’adaptation à partir des contenus de programme qu’ils dispensent. Cela
dans le but de favoriser au sein des disciplines, entre les disciplines
et dans les établissements la constitution d’un patrimoine commun de
savoir-faire. Le rapport d’activités et le conseil des études en sont
les instruments privilégiés. Le premier favorise l’expression personnelle
et ouvre, à travers l’entretien, un espace institutionnel d’échanges
pédagogiques pas si fréquents dans notre système d’enseignement. Le
second crée les conditions d’une mise en œuvre collective d’actions
et de projets pédagogiques disciplinaires et multidisplinaires d’établissement.
Ensuite celle de fournir aux jeunes enseignants débutants les conditions
d’aide indispensables pour favoriser l’expression rapide de leur qualité
ou pour réduire en temps quasi réel les difficultés qu’ils peuvent éprouver
dans la solitude de leur classe. Le dispositif de tutorat répond à cette
préoccupation tout en permettant de construire une culture de veille
pédagogique susceptible d’alimenter concrétement les cahiers des charges
de la formation continue. Enfin, la dernière grande préoccupation est
liée à la nécessité d’associer fonctionnellement beaucoup plus étroitement
les corps d’inspection et les personnels de direction. En effet, la
caractère mobile et spécialisé des premiers et le niveau de responsabilités
des seconds dans la mise en œuvre locale de la politique éducative nationalement
définie et académiquement traduite suppose des références plus largement
partagées. Ce dernier objectif ne confond en rien le rôle des uns et
des autres. Le caractère disciplinaire de l’inspection et la dimension
organisatrice locale des établissements se complètent naturellement.
Les différentes propositions avancées ne conduisent pas à dissocier
formellement évaluation et notation. C’est pourquoi il est proposé de
conserver la notation administrative et la notation pédagogique dans
un rapport qui pourrait être d’équivalence. Cependant, sans engager
de bouleversement en cette matière, le processus d’évaluation tel qu’il
est redéfini ici offre l’intérêt d’introduire une culture plus formative
que sommative dans les pratiques d’évaluation, notamment en faisant
de l’évaluation un des facteurs contributif des plans de formation.
Par ce biais, l’aide et le conseil, particulièrement pour les jeunes
enseignants, se trouvent dès l’origine du processus d’évaluation posés
comme un objectif permanent et non plus seulement comme la conséquence
d’une insuffisance observée à un moment donné. Les problèmes liés à
l’évolution même du dispositif de déroulement de carrière n’ont pas
été abordés ici. Probablement relèveraient-ils d’une approche plus spécifique.
La réflexion proposée s’inscrit donc essentiellement dans le souci de
fournir les bases d’une évaluation des enseignants qui permettent de
mieux prendre en compte la diversité et la richesse de leurs expériences
en même temps que de leur fournir la possibilité de trouver des réponses
institutionnelles à leurs difficultés éventuelles. La poursuite de ce
double objectif devrait, en soi, déjà infléchir les pratiques actuelles
et donc susciter, voire indiquer, des pistes de réflexion pour prendre
en compte cette nouvelle donne dans l’évolution du dispositif. Enfin,
s’agissant des inspecteurs leur nécessaire installation dans une double
compétence d’évaluateurs pédagogiques et de cadres vecteurs des politiques
académiques, déclinées à partir des orientations nationales, implique,
outre un accroissement de leur nombre, probablement un mode de recrutement
et de formation sinon plus exigeant du moins beaucoup plus orienté en
direction d’une connaissance et d’une maîtrise de haut niveau d’ensembles
plus vastes que les ensembles disciplinaires, lesquels demeurent évidemment
fondamentaux.